STIRNER ET NIETZSCHE
Albert Levy
A MONSIEUR LUCIEN HERR
Témoignage de reconnaissance
affectueuse.
INTRODUCTION
Il
s'est produit dans la deuxième moitié du XIXe siècle une réaction
contre l'individualisme. Les théories morales les plus répandues, par exemple
celle d'Auguste Comte en France, celle de John Stuart Mill en Angleterre,
celle de Schopenhauer en Allemagne, avaient ce caractère commun de prêcher
l'altruisme. Les philosophes tenaient-ils à garder la morale chrétienne au
moment où ils renonçaient à la foi, ou se croyaient-ils obligés, comme l'a
soutenu Nietzsche, de se montrer plus désintéressés que les chrétiens eux-mêmes
? Toujours est-il qu'ils condamnaient l'égoïsme et l'isolement de l'individu.
De même, en politique, on insistait sur les liens nationaux ou sociaux qui
unissent les individus, et on prêchait la solidarité.
Or,
vers 1890, on commença à parler en Allemagne de deux philosophies qui n'admettaient
ni l'altruisme moral ni la solidarité sociale. Stirner, qui n'avait joui
de son vivant que d'une gloire éphémère, venait d'être ressuscité par un
disciple fanatique, J.H. Mackay, qui voyait dans l'auteur de l'Unique
et sa propriété le théoricien de l'anarchisme contemporain.
D'autre
part, Nietzsche, si longtemps « inactuel », s'imposait à l'opinion publique
au moment môme où la maladie triomphait définitivement de sa raison, et devenait
peu à peu un des favoris de cette mode européenne qu'il avait si durement
jugée.
Il
était naturel qu'on rapprochât les noms de ces deux philosophes, dont les
idées s'opposaient si nettement aux idées courantes ; on s'habitua à voir
en Stirner un précurseur de Nietzsche Mais il y a lieu de se demander si
cette habitude est justifiée. Est-il vrai d'abord que Stirner ait eu une
influence sur Nietzsche? Est-il juste ensuite de considérer leurs philosophies
comme deux systèmes analogues et animés du même esprit? Est-ce à bon droit
qu'on rattache Nietzsche à Stirner, et qu'on parle d'un courant individualiste,
anarchiste ou immoraliste ?
CHAPITRE PREMIER
NIETZSCHE A-T-IL CONNU STIRNER?
On
ne rencontre le nom de Stirner ni dans les œuvres, ni dans la correspondance
de Nietzsche. Mme E. Forster-Nietzsche, dans la biographie si
minutieuse qu'elle a consacrée à son frère, ne parle pas de l'auteur de l'Unique
et sa propriété. L'œuvre de Stirner était d'ailleurs à peu près oubliée
jusqu'au moment où J.-H. Mackay entreprit de la célébrer. J.-H. Mackay nous
dit lui-même qu'il ne lut pour la première fois le nom de Stirner et le titre
de son œuvre qu'en 1888 : c'est l'année même où l'esprit de Nietzsche sombrait
dans la folie. En 1888, Mackay trouva le nom de Stirner dans l'Histoire
du Matérialisme, de Lange, qu'il lut au British Muséum, à Londres : puis
il se passa un an avant qu'il rencontrât de nouveau ce nom qu'il avait soigneusement
noté. Jusqu'à cette date, Stirner était donc bien mort: il doit à Mackay
une sorte de résurrection.
Il
est certain cependant que Nietzsche a recommandé à l'un de ses élèves, à
Bâle, la lecture de Stirner. En consultant les registres de la Bibliothèque
de Bâle, on ne trouve pas, il est vrai, le livre de Stirner dans la liste
des ouvrages empruntés au nom
— 10
—
de
Nietzsche1; mais on constate que ce livre a été emprunté trois
fois entre 1870 et 1880 : en 1872, par le privat-dozent Schwarzkopf (Syrus
Archimedes) ; en 1874, par l'étudiant Baumgartner, et, en 1879, par le professeur
Hans Heussler. Or, M. Baumgartner, fils de Mme Baumgartner-Köchlin,
qui traduisit en français les Intempestives, était l'élève favori
de Nietzsche; le philosophe l'appelle dans sa correspondance son « Erzschïder
». M. Baumgartner, qui est aujourd'hui professeur à l'Université de Bâle,
déclare que c'est sur le conseil de Nietzsche lui-même qu'il a lu Stirner;
mais il est certain de n'avoir pas prêté le volume à son maître.
La
question se pose donc de savoir où Nietzsche a rencontré le nom de Stirner.
Il se peut qu'on ait prononcé ce nom devant lui chez Richard Wagner;
Wagner avait peut-être entendu parler de Stirner au temps de la Révolution
de 1848, par son ami Bakounine, par exemple. Il n'est pas tout à fait impossible
non plus que Nietzsche ail lu le nom de Stirner dans quelque chapitre d'Eduard
von Hartmann. Celui-ci affirme, en effet, que Nietzsche a dû être frappé
par l'analyse des idées de Stirner qui se trouve dans le 2e volume
de la Philosophie de l'Inconscient. Nietzsche critique assez longuement
le chapitre de ce livre où Hartmann a parlé de Stirner : particulièrement
dans le 9e paragraphe de la 2e Intempestive. Nietzsche
1. Cf. l'appendice de ce travail.
— 11 —
attaque
avec vivacité les théories évolutionnistes de Hartmann, en empruntant surtout
ses citations aux pages où l'auteur de la Philosophie de l'Inconscient
traite de la troisième période de l'humanité; or, c'est au seuil de celte
troisième période que Hartmann a marqué la place de Stirner. Mais il semble
que ce que Hartmann dit de Stirner n'a pas dû engager Nietzsche à étudier
avec sympathie l'Unique et sa propriété : car Nietzsche combat
précisément les théories de la Philosophie de l'Inconscient parce
qu'elles lui paraissent propres à fortifier cet égoïsme qui, selon Stirner,
caractérise l'âge mûr de l'humanité comme l'âge mûr de l'individu. A cette
maturité égoïste, Nietzsche oppose l'enthousiasme de la jeunesse. 11 serait
bien surprenant que Nietzsche, qui ne prend pas au sérieux la « parodie »
de Hartmann, se soit décidé à cette date à étudier l'œuvre de Stirner où
il eût trouvé des théories plus paradoxales encore à ses yeux que celles
de la Philosophie de l'Inconscient. En tout cas, l'argument de Hartmann
ne prouve pas qu'il y ait eu influence directe de Stirner sur Nietzsche.
L'hypothèse
la plus vraisemblable est évidemment celle qui a été émise par M. le professeur
Joël1. Il est probable que Nietzsche a remarqué, comme Mackay,
le nom de Stirner dans l'Histoire du Matérialisme de Lange. Nietzsche
lisait ce livre avec beaucoup de soin, comme en fait foi sa correspon-
1. Cf. Joël, Philosophenwege.
— 12 —
dancc
avec le baron de Gersdorff et avec Erwin Rohde. Le 16 février 1868, Nietzsche
écrit, en effet, au baron de Gersdorff: « Ici, je suis obligé de le vanter
encore une fois le mérite d'un homme dont je t'ai parlé déjà dans une lettre
antérieure. Si tu as envie de bien connaître le mouvement matérialiste contemporain,
les sciences naturelles avec leurs théories darwinistes, leurs systèmes cosmiques,
leur chambre obscure si pleine de vie, etc..., je ne vois toujours rien de
plus remarquable à le recommander que l'Histoire du Matérialisme, de
Friedrich-Albert Lange (Iserlohn, 1866), un livre qui donne infiniment plus
que le titre ne promet, et qu'on peut regarder et parcourir toujours de nouveau
comme un vrai trésor. Etant donnée la direction de tes études, je ne vois
rien de meilleur à te nommer. Je me suis fermement proposé de faire la connaissance
de cet homme, et je veux lui envoyer mon travail sur Démocrite, en témoignage
de ma reconnaissance1 ».
Lange
ne consacre à Stirner qu'une dizaine de lignes ; mais il faut croire que
ces lignes frappent le lecteur, puisqu'elles ont déterminé la conversion
de J.-H. Mackay, qui est devenu depuis le disciple fanatique de Stirner.
Il y a d'ailleurs dans cette courte analyse un mot qui a dû fixer l'attention
de Nietzsche: Lange déclare, en effet, que Stirner peut nous rappeler Schopenhauer.
« L'homme qui, dans la littérature
1. Friedrich
Nietzsche, Gesammelte Briefe, I, 68. Berlin et Leipzig, Schuster et
Löffler.
— 13 —
allemande,
a prêché l'égoïsme de la façon la plus absolue et la plus logique, Max Stirner,
se trouve en opposition avec Feuerbach. Dans son laineux ouvrage l' Individu
et sa propriété (1845), Max Stirner alla jusqu'à rejeter toute idée morale.
Tout ce qui. d'une manière quelconque, soit comme simple idée, soit comme
puissance extérieure, se place au-dessus de l'individu et de son caprice,
est rejeté par Stirner comme une odieuse limitation du moi par lui-même.
Il est dommage que ce livre, le plus exagéré que nous connaissions, n'ait
pas été complété par une deuxième partie, une partie positive. Ce travail
eût été plus facile que de trouver un complément positif à la philosophie
de Schelling ; car, pour sortir du Moi limité, je puis, à mon tour, créer
une espèce quelconque d'idéalisme, comme l'expression de ma volonté et de
mon idée. En effet, Stirner donne à la volonté une valeur telle qu'elle nous
apparaît comme la force fondamentale de l'être humain. Il peut nous rappeler
Schopenhauer. C'est ainsi que toute médaille a son revers. Stirner n'a d'ailleurs
pas exercé une influence assez considérable pour que nous nous en occupions
davantag1 ».
Rapprochons
ce texte des passages où Nietzsche nous parle de l'Histoire du Matérialisme.
En septembre 1860, le philosophe écrit au baron de Gersdorff : « Ce que
Schopenhauer est pour nous, c'est ce
1. Lange. Histoire du Matérialisme,
trad. Pommerol, tome II,
98
— l4 —
que
vient encore de me prouver avec précision un autre ouvrage excellent en son
genre et très instructif, l' Histoire du Matérialisme et critique de sa
valeur pour l'époque contemporaine, par F.-A. Lange, 1866. Nous avons
affaire ici à un kantien et à un naturaliste extrêmement éclairé. Les trois
propositions suivantes résument sa conclusion :
»
1° Le monde sensible est le produit de notre organisation ;
»
2° Nos organes visibles (corporels) ne sont, comme les autres parties du
monde phénoménal, que les images d'un objet inconnu ',
»
3° Notre organisation réelle demeure pour cette raison tout aussi inconnue
de nous que les objets extérieurs réels. Nous n'avons constamment devant
nous que le produit des deux.
»
Ainsi, non seulement nous ne connaissons pas la vraie essence des choses,
la chose en soi, mais encore l'idée même de cette chose en soi n'est rien
de plus et rien de moins que la dernière conséquence d'une antithèse relative
à notre organisation, et dont nous ne savons pas si elle a un sens quelconque
en dehors de notre expérience. En conséquence, Lange estime qu'on doit laisser
aux philosophes toute liberté, à condition qu'en retour ils nous édifient.
L'art est libre, même dans le domaine des conceptions. Qui veut réfuter une
phrase de Beethoven ou reprocher une erreur à la Madone de Raphaël ?— Tu
vois que, même en se plaçant à ce point de vue,
— 15 —
même
en admettant la critique la plus stricte, notre Schopenhauer nous reste;
bien plus, on peut presque dire qu'il nous est encore davantage. Si la philosophie
est un art, Haym1 lui-même n'a plus qu'à se cacher devant Schopenhauer;
si la philosophie doit édifier, je ne connais, pour ma part, aucun philosophe
qui édifie plus que notre Schopenhauer2. »
On
voit que Nietzsche a surtout retenu du livre de Lange cette idée que la philosophie
est libre comme l'art; chacun a dès lors le droit d'admettre la métaphysique
qui répond le mieux à ses sentiments ; on peut être schopenhauérien comme
on est wagnérien. Si donc il a été frappé par les quelques lignes que Lange
consacre à Stirner, c'est sans doute parce que Lange a interprété les théories
de Stirner dans un sens favorable à sa thèse. Lange croit, en effet, que
Stirner veut effacer les limites qui bornaient jusqu'ici l'individualité,
pour laisser à chacun le droit de choisir selon sa volonté un idéal ; c'est
là une erreur : tout idéal, qu'il soit choisi par la volonté, proposé par
l'intelligence ou imposé par une puissance extérieure, n'est, aux yeux de
Stirner, qu'une idée fixe. Il est remarquable que Lange parle moins de la
partie négative du système de Stirner que de la partie positive qu'il eût
pu y ajouter; or, Stirner n'admet pas de partie positive au sens où l'entend
l'historien du
1. Il
y a dans le texte Heyne ; mais, d'après l'index, c'est une faute d'impression.
Il s'agit de Rudolf Haym, ancien professeur à Halle.
2. Nietzsche, Gesammelte Briefe,
I, 33.
— 16
—
matérialisme.
Lange demande en effet une partie positive « pour sortir du Moi », et Stirner
ne veut pas qu'on en sorte. Lange cherche, en soutenant une théorie de la
connaissance, à plaider la cause de la spéculation métaphysique; Stirner
voit dans toute métaphysique une sorte de folie. Lange essaie de sauver l'essence
de la religion en insistant sur la vertu éducative de la foi ; Stirner considère
l'éducation désintéressée comme une duperie. Comme l'a dit Nolen dans son
introduction à la traduction française de l' Histoire du Matérialisme:
« Nul n'a mieux compris que Lange qu'affaiblir le sens de l'idéal, c'est
accroître celui de l'égoïsme » ; or, c'est précisément ce que Stirner avait
compris, lui aussi; mais, tandis que Lange veut fortifier le sens de l'idéal
pour affaiblir celui de l'égoïsme, Stirner veut, au contraire, pour accroître
le sens de l'égoïsme, affaiblir le sens de l'idéal.
Nietzsche
a donc vu sans doute, à travers l'analyse de Lange, un Stirner bien différent
de ce qu'a été en réalité l'auteur de l'Unique et sa propriété; il
a considéré cette œuvre comme une sorte d'introduction à la philosophie de
Schopenhauer ; et c'est ce qui explique ce fait, paradoxal en apparence,
que Nietzsche a parlé de Stirner dans sa première période, quand il était
le disciple fervent de Schopenhauer; tandis qu'il n'en a plus parlé dans
sa deuxième période, la période critique, où il était on un sens plus voisin
des idées de l' Unique.
— 17 —
Il
y a dans les lettres d'Erwin Rohde à Nietzsche un passage qui nous paraît
confirmer celle interprétation. Le 4 novembre 1868, Rohde écrit à Nietzsche
: « Tu dois sans doute nager cet hiver dans la musique ; je veux essayer
autant que possible d'en faire autant dans notre Abdère ; car j'ai beau n'y
rien comprendre, cela sert toujours à purifier l'âme de la poussière des
jours de travail et tout particulièrement à calmer la volonté rétive. Sans
doute on ne nous permettra pas à Hambourg de nous enivrer du philtre wagnérien.
Comme je ne suis qu'un profane, je ne me risque à approuver cette musique
que dans mon for intérieur ; mais elle me fait, à moi aussi, une telle impression,
que je crois me promener au clair de lune dans un jardin aux parfums magiques;
aucun son de la réalité vulgaire n'y pénètre. Aussi est-ce avec une indifférence
absolue que je vois les très sages MM. Schaul, etc., démontrer que cette
musique est malsaine, lascive et bien autre chose encore; moi, elle me ravit,
selon ton expression qui est très juste, et cela me suffit. D'ailleurs, je
comprends de plus en plus la sagesse du vieux sophiste qui, malgré toutes
les objections des personnes saines de son temps, affirmait que l'homme était
la mesure des choses. Le livre de Lange — que je te retournerai très prochainement
— n'a pas peu contribué à me confirmer dans cette idée : il m'a, au cours
de mon voyage, constamment maintenu dans la sphère des idées élevées. Sans
aucun doute, Lange a raison de
— 18 —
prendre
si gravement au sérieux la découverte que nous devons à Kant du caractère
subjectif des formes de la perception ; et s'il a raison, n'est-il pas parfaitement
raisonnable que chacun se choisisse une conception du monde qui lui suffise,
c'est-à-dire qui donne satisfaction au besoin moral qui est à proprement
parler son essence ?
»
Or, une philosophie qui insiste sur le caractère profondément, âprement sérieux
de l'objet qui nous demeure absolument inconnu, répond à mes tendances intimes,
et c'est ainsi que j'ai eu beau me convaincre chaque jour davantage que toute
spéculation n'était que fantaisie vaine; la doctrine de Schopenhauer a gardé
pour moi tout son prix, ce qui d'autre part confirme le fait que la volonté,
le ????fficz est plus fort, plus primaire que l'intelligence qui pèse
froidement le pour et le contre1. »
-
Comme Rohde ajoute que son ami est cordialement d'accord avec lui sur ces
points importants, nous avons le droit de dire que Nietzsche a vu dans les
théories exposées par Lange une justification de sa sympathie instinctive
pour la doctrine de Schopenhauer; toute la philosophie allemande de Kant
à Stirner lui a paru donner une nouvelle force à deux propositions qu'il
avait toujours admises :
1°
L'homme est la mesure de toutes choses, ce qu'en leur qualité d'hellénistes,
Rohde et Nietzsche savaient déjà par les sophistes grecs.
1.
Fr. Nietzsche, Briefe, II, 79.
— 19 —
2°
La volonté est antérieure et supérieure à l'intelligence, ce qui est
évident pour un disciple do Schopenhauer.
Bref,
il ne semble pas que Stirner ait eu sur Nietzsche une influence décisive
; il a peut-être contribué à retenir quelque temps Nietzsche dans le domaine
de la métaphysique de Schopenhauer; il a été sans doute peu à peu oublié
dans la suite.
CHAPITRE II
COMPARAISON
ENTRE LES IDÉES DE STIRNER ET LES IDÉES DE NIETZSCHE DANS SA PREMIERE
PÉRIODE.
a) L'Unique
Stirner
et Nietzsche insistent tous deux sur le caractère « unique » de l'individu.
Le titre même de l'ouvrage de Stirner montre que tout son système est fondé
sur la singularité du Moi. Toute sa polémique contre l'humanisme de Bruno
Bauer et de Feuerbach porte sur ce point. Bruno Bauer avait, dans sa brochure
sur la Question juive, critiqué l'attitude des juifs et des chrétiens
qui tenaient, les uns comme les autres, à leur religion particulière, à leurs
privilèges spéciaux. Bruno Bauer souhaitait que les citoyens renonçassent
à ces vaines distinctions et se contentassent de la dignité d'homme qui leur
est commune à tous et leur assure les mêmes droits. Or c'est là, selon Stirner,
une idée absolument fausse: il ne s'agit pas, pour diminuer les occasions
de conflit entre les hommes, de les ramener à un type unique ; il s'agit,
au contraire, d'accentuer les différences : un juif et un chrétien se ressemblent
trop ; ils ne se battent que parce qu'ils ne sont pas d'ac-
— 2l —
cord
sur la religion. Or, chaque homme devrait se considérer comme absolument
distinct de son voisin, comme unique de la tête aux pieds1. Tu
n'as, en ta qualité d'être unique, rien de commun avec un autre, et tu n'as
pas pour cette raison à te préoccuper si les ressemblances avec autrui te
confèrent des privilèges ou si on te refuse des droits à cause des différences
entre les autres et loi. Il n'y a rien de commun entre les hommes que leur
absolue inégalité ; et encore faut-il, pour reconnaître ce caractère commun
de disparité, admettre une comparaison.
Feuerbach
avait, dans sa critique de la métaphysique de Hegel, opposé la sensation
à la pensée, la réalité concrète à l'idée abstraite. Selon Stirner, ma sensation
comme ma pensée est singulière. « Si je n'étais pas tel ou tel, Hegel par
exemple, je ne regarderais pas le monde comme je le regarde ; je n'en tirerais
pas le système hégélien2. » La relation de tout sujet à l'objet
est particulière au sujet : la Bible, par exemple, est un jouet pour l'enfant,
le livre sacré pour le croyant, un texte pour l'exégète, un coquillage sans
valeur pour l'Inca qui la met à l'oreille et la jette parce qu'il n'entend
rien. Chacun trouve dans les objets ce qu'il y cherche : le philosophe y
trouve des idées. Il est donc vain de tenter une définition objective des
choses. A plus forte raison est-il vain de vouloir définir l'« Unique ».
L'Unique est indé-
1. Stirner. Der Einzige und sein
Eigentum, pp. 241-243,
2. Ibid., p. 398.
— 22 —
finissable
parce que les prédicats ne sauraient épuiser le contenu du sujet : les noms
communs n'ont pas la puissance d'étreindre l'originalité. Le terme môme d'unique
est déjà une expression imparfaite : on ne prétend pas plus te désigner par
ce mot qu'on n'entend te qualifier en te donnant un nom propre, Louis ou
Max1.
De
son côté, Nietzsche déclare, dans son « Intempestive » sur Schopenhauer
considéré connue éducateur, que chaque individu n'est qu'une fois au
monde: jamais le hasard ne ramènera celte combinaison singulière d'éléments
bariolés qui constituent ton Moi. Il a fallu un temps infini pour te faire
naître ; il y a dans le monde un chemin unique que personne ne peut suivre,
si ce n'est toi : chaque homme est un miracle qui ne se produit qu'une fois2.
Il
y a cependant des différences profondes d'une part entre les sentiments qui
ont amené les deux philosophes à insister sur cette idée, et d'autre part
entre les conclusions qu'ils en tirent. Stirner tient avant tout à l'indépendance
: toute définition lui paraît une limite et un lien. Il a craint qu'on ne
prît prétexte des ressemblances entre les individus pour les grouper dans
la même servitude et qu'on n'érigeât les prédicats en devoirs impérieux.
Isolé sur une pointe inaccessible, le sujet unique est à l'abri de toute
contrainte sociale, morale ou religieuse.
1. Stirner, Kleine Schriften,
pp. 114-115.
2. Nietzsche, Werke, I, 886-388.
— 23 —
Stirner
est arrivé à celte conséquence extrême en partant des idées de Feuerbach.
Feuerbach avait entrepris, pour réagir contre la tendance qui pousse l'homme
à se sacrifier à Dieu, de réintégrer dans l'humanité l'essence qu'elle avait
projetée au ciel : les prédicats humains, l'amour et la raison, étaient
toujours sacrés à ses yeux ; mais il les vénérait pour eux-mêmes, sans les
attribuer à un sujet transcendant. Or c'est là, selon Stirner, s'arrêter
à mi-chemin dans la voie de l'immanence : l'humanité est toujours extérieure
et supérieure à moi : mes prédicats continuent à me dominer. Le fantôme divin
a disparu du ciel ; mais le spectre de l'humanité m'obsède encore et me possède.
Faisons donc un pas de plus : de même qu'il n'y a pas de Dieu en dehors de
l'humanité, de même il n'y a pas d'Humanité en dehors de moi. Ne disons pas,
comme l'auteur de l'Essence du Christianisme : Homo homini Deus ; ayons
le courage de dire : Ego mihi Deus. C'est le seul moyen de mettre
un terme à l'aliénation qui m'a trop longtemps appauvri et asservi. Le sujet
qui pose l'objet en face de lui devient la victime et l'esclave de cet objet,
qui n'est pourtant que son ombre : s'il veut être libre, il faut qu'il cesse
de consentir à ce dédoublement de soi-même, qu'il reprenne en lui sa créature
et se pose en maître unique, en créateur souverain. L'Unique de Stirner montre
à quelle conséquence extrême aboutit le panthéisme de la philosophie hégélienne
: on s'était efforcé d'abord de rattacher
— 24 —
l'idée
et le réel ; on a été conduit au nominalisme. L'originalité de Stirner a
consisté à tirer argument de ce nominalisme pour affranchir l'individu de
tout lien.
Nietzsche,
au contraire, lient d'abord à l'originalité artistique et à la sincérité
morale. C'est aux bourgeois allemands, aux philistins et aux pharisiens qu'il
s'adresse, quand il déclare que tout individu est un miracle unique. Chacun
le sait bien, dit-il, mais le cache ; pourquoi ? Par peur du voisin qui exige
des autres la convention sous laquelle il se dissimule lui-même1.
Mais qu'est-ce qui oblige à craindre le voisin, à penser et à agir comme
le troupeau, au lieu de se réjouir de soi ? Pudeur peut-être chez quelques-uns,
rares d'ailleurs; paresse chez la plupart. Les artistes seuls détestent ces
manières empruntées; ils osent nous montrer comment l'homme est luimême dans
chaque mouvement de ses muscles, bien plus, comment cette originalité, qui
se manifeste jusque dans les détails, lui conserve cette beauté neuve propre
à toute œuvre de la nature. C'est la paresse qui donne aux hommes ordinaires
ce caractère de banalité qu'ont toutes les marchandises fabriquées.
Le
philosophe, d'autre part, rappelle aux hommes qu'ils sont personnellement
responsables de leur existence singulière : seul clans sa barque sur la mer
1. Nietzsche, Werke, l, 387.
— 25
—
de
la vie, chaque individu doit la diriger à ses risques et périls. Les deux
éducateurs qui ont aidé Nietzsche à mieux sentir la beauté et la gravité
que donnent à tout individu sa nature singulière et son rôle unique sont
Wagner et Schopenhauer. Nietzsche n'entend pas du tout affranchir l'individu
de toute loi; il veut seulement que l'artiste ou le philosophe obéisse à
son génie et suive sa loi propre, pour entrer dans l'ordre de ceux qui créent
et maintiennent sur terre la civilisation. Les initiés seuls, les héros sont,
aux yeux de Nietzsche, vraiment uniques. Il oppose singularité, non à humanité,
comme l'avait fait Stirner, mais à vulgarité ; il voit dans le caractère
unique, non un palladium intangible qui assure la liberté, mais un privilège
de noblesse.
Stirner
et Nietzsche font donc entrer la même idée clans deux systèmes qui n'ont
rien de commun : ils en tirent des conclusions différentes dans leurs théories
sur l'éducation, sur l'art, sur l'histoire de la civilisation et sur l'État.
b) L'éducation
Stirner
et Nietzsche ont tous deux commencé par s'occuper du problème de l'éducation.
Cette coïncidence n'est pas due sans doute au hasard, et il ne suffit pas,
pour l'expliquer, de constater que les deux philosophes avaient tous deux
suivi les cours des
— 26 —
Universités
allemandes pour devenir professeurs1. Il est vrai que les questions
pédagogiques étaient presque constamment à l'ordre du jour, au XIXe
siècle, particulièrement en Allemagne; mais Stirner et Nietzsche étaient
tous deux assez « inactuels » pour ne pas se laisser guider par les soucis
de leurs contemporains. S'ils ont tous deux traité d'abord le problème de
l'éducation, c'est qu'à leurs yeux ce problème était primordial ; et, en
comparant d'une part les raisons qui leur ont fait attacher tant d'importance
à ce problème et, d'autre part, les solutions qu'ils en ont proposées, nous
aurons une première donnée sur la différence de leurs systèmes.
Stirner
part de cette idée que nous sommes des créateurs et non des créatures. Nos
œuvres valent ce que nous valons; la société a le même degré de perfection
que les individus qui la composent. C'est pourquoi il se préoccupe avant
tout de savoir ce qu'on fait des individus au moment de leur formation: la
question scolaire est la plus importante des questions sociales2.
L'opinion de Stirner est, en un sens, diamétralement opposée à celle de son
collaborateur de la Gazette rhénane, Karl Marx : tandis que l'auteur
du Manifeste communiste croit que c'est le milieu
1. Stirner
n'a enseigné que peu de temps dans une institution de jeunes filles à Berlin.
— Nietzsche, professeur de philologie à l'Université de Bâle, était chargé
(en dehors de son cours) d'enseigner le grec dans un établissement secondaire
de cette ville.
2. Stirner,
Kleine Schriften, Das unwahre Princip unserer Erziehung oder der Humanismus
und der Realismus.
— 27 —
social
qui détermine la valeur des individus, l'auteur de l'Unique estime
que la qualité de la société varie selon la qualité des associés; mais en
un autre sens Stirner et Karl Marx sont d'accord: les questions pratiques
ou sociales sont à leurs yeux les plus importantes de toutes. Pour Nietzsche,
au contraire, les questions pratiques ou sociales sont secondaires: il y
a un idéal de civilisation désintéressée que l'humanité doit s'efforcer d'atteindre;
l'essentiel est de diriger l'éducation des individus do manière à rapprocher
l'humanité de cet idéal; l'organisation de l'État et de la société ne doit
être qu'un moyen pour défendre la civilisation contre la barbarie et permettre
l'éducation de l'humanité.
Stirner
montre comment le progrès de la pédagogie est lié au progrès social. La période
qui va de la Réforme à la Révolution française est à ses yeux une période
de sujétion: il y avait en présence des maîtres et des serviteurs, des puissants
et des « mineurs »: aussi l'éducation était-elle réservée à la classe des
« majeurs »; elle était un moyen de domination et un privilège de l'autorité.
La Révolution française brisa celte organisation de servitude et permit à
chacun d'être son propre maître: par une conséquence nécessaire, l'éducation
dut devenir universelle. Le parti qui soutient l'ancienne éducation, l'éducation
exclusive, est le parti des humanistes; le parti qui soutient l'éducation
nouvelle, l'éducation universelle, est le parti des réalistes. L'humanisme
— 28 —
continue
à chercher ses modèles dans l'antiquité classique, comme le christianisme
continue à chercher la vérité dans la Bible ; l'humanisme maintient une classe
de savants, comme le christianisme maintient une caste de clercs : ainsi
se perpétue le romanisme. Une éducation fondée sur le grec et le latin ne
peut être d'ailleurs qu'une éducation purement formelle : d'une part, en
effet, elle ne peut ressusciter l'antiquité morte et depuis longtemps enterrée;
elle ne peut conserver que les formes, les Scheines de la littérature et
de l'art; d'autre part, la forme suffit à donner la supériorité :
l'éducation des humanistes fut donc une éducation élégante, une éducation
du goût, du sens de la forme. Le XVIIIe siècle se souleva contre
ce formalisme : on ne pouvait reconnaître à tous les hommes des droits inaliénables
sans accorder à tous une éducation humaine. Il fallait préparer dès l'école
chaque citoyen à exercer sa part de souveraineté. Mais l'éducation ne doit
pas seulement être universelle en ce sens qu'elle est accessible à tous ;
elle doit encore cesser de s'en tenir exclusivement à l'antiquité
gréco-romaine.
Selon
Stirner, le réalisme est supérieur à l'humanisme, parce qu'il applique dans
le domaine de la pédagogie les principes de liberté et d'égalité proclamés
par la Révolution française 1, et parce qu'au lieu d'étreindre
l'ombre du passé, il s'efforce d'em-
1. Stirner, Kleine Schriften,
pp. 13-14.
— 29 —
brasser
le présent. La victoire est assurée au réalisme, s'il sait emprunter à son
adversaire l'humanisme, le sens de la beauté et de 1'adresse, qui soumet
toute matière à la forme. Mais, tout en reconnaissant la supériorité du réalisme,
Stirner ne se rallie pas sans réserve à cette doctrine pédagogique. Il n'admet
pas le dédain que les réalistes affectent pour la phi-losophie. Les philosophes,
en effet, ont le mieux réalisé l'idéal de leur temps, la liberté de pensée
et de conscience ; ils sont les « Raphaëls de la période de la pensée »,
et ils ont préparé l'ère nouvelle, celle où sera assurée la liberté véritable,
la liberté de la volonté. Bientôt ce ne sera plus la science qui sera le
but, mais la volonté née du savoir. L'éducation doit former des hommes réellement
libres, qui sauront découvrir leur personnalité, la libérer de tout joug
étranger et de toute autorité pour en révéler la naï-veté retrouvée. Il faut
s'élever au-dessus du conflit de l'humanisme et du réalisme, du culte de
la forme et du culte de la matière, du dandisme et de l'industrialisme; il
faut renoncer au double dressage qui fait sortir des savants de la ménagerie
des humanis-tes et des citoyens utiles de la ménagerie des réalis-tes1.
Il ne s'agit plus d'exiger la soumission, mais de fortifier l'esprit d'opposition
; le plus haut devoir de l'homme est de s'affirmer soi-même. Au lieu de former
des hommes qui agissent et pensent d'après des
1. Stirner, Kleine Schriften,
p. 23.
— 30
—
maximes,
il faut former des hommes qui trouvent leur principe en eux-mêmes: la légalité
n'est pas la liberté. Il faut que l'action et la pensée des hommes soient
entraînés dans un perpétuel mouvement et rajeunissent à chaque instant: la
fidélité aux convictions produit sans doute des caractères inébranlables;
mais la fixité des idoles ne vaut pas l'ondoyante éternité de la création
continue de soi. Pour désigner cette pédagogie nouvelle, Stirner se servirait
volontiers du mot « moralisme », s'il ne craignait une équivoque: on pourrait
croire, en effet, qu'il veut inculquer une doctrine morale, tandis qu'il
est opposé à tout dogmatisme. Il se résigne donc au terme de « personnalisme
».
Tandis
que Stirner met le réalisme au-dessus de l'humanisme, Nietzsche prend nettement
parti pour l'éducation classique. Il n'est pas seulement philologue de profession;
il considère que les adversaires de l'hellénisme sont des barbares. Dans
sa conférence d'ouverture à l'Université de Bâle1, il déclare
que « l'épée de la barbarie est suspendue sur la tête de tous ceux qui perdent
de vue la simplicité ineffable et la noble dignité de l'hellénisme »; aucun
progrès, si brillant soit-il, des arts et de l'industrie, aucun programme
scolaire, si moderne (zeitgemäss) soit-il, aucune éducation politique de
la masse, si répandue soit-elle, ne saurait nous préserver de la
1. Nietzsche,
Nachgelassene Werke, IX. Antrittsrede, 28 mai 1869, Homère et la
philologie classique.
— 31 —
malédiction:
si nous commettons dos erreurs de goût ridicules et barbares (skythisch),
nous serons anéantis par la tête de Gorgone de la terrible beauté classique1.
Selon Nietzsche, la philologie doit devenir une philosophie: philosophia
facta est quæ philologia fuit; l'hellénisme a pour lui la valeur que
les saints ont pour les catholiques2; ce qu'il espère du nouvel
Empire allemand et de Richard Wagner, c'est la résurrection de la Grèce et
du drame grec: Bayreuth doit être la nouvelle Athènes.
Dans
les conférences sur l'Avenir de nos établissements d'éducation, qu'il
fit à Bâle au début de 1872 3, Nietzsche se montre partisan de
la culture exclusive, que le réalisme avait, selon Stirner, justement condamnée.
Il admet que le nombre des hommes cultivés est forcément très faible4;
il y a à peine un homme sur mille qui soit autorisé à écrire; tous les autres
méritent pour chaque ligne un rire homérique. L'éducation formelle devrait
donner des habitudes sérieuses et inexorables; laisser faire la libre personnalité,
c'est donner carrière à la barbarie et à l'anarchie; l'éducation est avant
tout une discipline rigoureuse5. Pour habituer les élèves à respecter
la langue, on ne saurait trop leur proposer l'exemple
1.
Ibid., IX, 3.
2.
Ibid., IX, 34.
3.
Ibid., IX, 217-349.
4.
Ibid., IX, 240.
5.
Ibid., IX, 263.
— 32 —
des
écrivains classiques; pour préparer le triomphe de l'esprit allemand sur
la fausse civilisation contemporaine, il faul refaire le pèlerinage qu'ont
fait Schiller et Gœthe et retourner à la patrie grecque, terre sainte de
toute vraie civilisation; mais il ne faut pas se dissimuler que le salut
est réservé à un petit nombre d'élus. Nietzsche admet comme Stirner que l'humanisme
est une doctrine aristocratique; mais, tandis que Stirner reprochait à ce
système d'éducation de maintenir les citoyens dans la sujétion, Nietzsche
estime qu'il est nécessaire de respecter l'ordre sacré qui soumet la masse
des serviteurs obéissants à la royauté du génie1. Parler d'éducation
démocratique, c'est vouloir plus ou moins consciemment préparer les saturnales
de la barbarie. Pour apprécier le degré d'éducation d'un peuple, la juste
postérité ne tiendra compte que des grands hommes: la masse constitue en
dormant la réserve de santé et de force nécessaire à l'enfantement du génie.
Ainsi, dès le debut, nous voyons s'accuser la différence fondamentale qui
sépare le système de Nietzsche de celui de Stirner. Stirner est partisan
de la libre manifestation de toutes les personnalités; Nietzsche lient à
une discipline aristocratique. Stirner considère que le réalisme marque un
progrès sur l'humanisme et veut fonder un réalisme supérieur; Nietzsche,
tout en blâmant l'édu-
1. Ibid., IX, 277.
— 33 —
ration
pseudo-classique des gymnases allemands, cherche à restaurer le véritable
humanisme: il estime que dans l'antiquité gréco-romaine est réalisé l'imperatif
catégorique de toute civilisation 1.
c) La philosophie et l'art
Les
théories pédagogiques des deux philosophes sont liées à leurs idées sur les
rapports de la philosophie et de l'art.
Stirner,
disciple de Hegel, considère l'art et la religion comme des formes imparfaites
de la philosophie. L'art réalise dans un corps extérieur l'idéal de l'homme,
il projette au dehors les aspirations et les désirs, et crée ainsi, en dédoublant
l'homme, l'objet qu'adore la religion2. Hegel a donc eu raison
de considérer l'art comme antérieur à la religion: il ne suffit pas de dire
que ce sont les poètes comme Homère et Hésiode qui ont fait aux Grecs leurs
dieux; pour fonder une religion quelconque, il faut un artiste. Mais l'art
qui permet la naissance de la religion en hâte aussi la mort. L'art, on effet,
après avoir créé l'objet que nous adorons à genoux, ne larde pas à revendiquer
son bien, à le ramener de l'au-delà où la religion voudrait le maintenir,
à le détruire même pour faire place à des créations nouvelles. Ainsi la religion
vit en nous enchaînant à un
1. Ibid., IX, 327.
2. Stirner, Kleine Schriften,
Kunst und Religion, pp 36-37.
3
— 34 —
objet;
l'art crée et détruit les objets que nous adorons successivement; la philosophie
se distingue de l'art comme de la religion en ce qu'elle ruine tout objet.
La liberté est son élément. Pour le philosophe, Dieu est aussi indifférent
qu'une pierre1.
Tandis
que Stirner, disciple de Hegel, met l'art qui crée l'objet au-dessous de
la philosophie qui est le triomphe du sujet, Nietzsche, disciple de Schopenhauer
et ami de Richard Wagner, considère que l'art est l'activité proprement métaphysique
de l'homme. Il estime que la seule théodicée possible est la doctrine qui
justifie le monde en le considérant comme un phénomène esthétique. Dans la
critique qu'il fit en 188G de sa première œuvre, il déclare que la Naissance
de la Tragédie n'admet qu'une interprétation des choses, l'interprétation
esthétique: elle suppose un Dieu artiste qui cherche dans la construction
comme dans la destruction, dans le bien comme dans le mal, une consolation
et une rédemption. Nietzsche se garde bien de reprocher à l'art, comme l'a
fait Stirner, son souci de l'objet: il estime au contraire que c'est le caractère
objectif qui donne à l'art sa supériorité. L'esthétique moderne a eu tort
de croire que l'antiquité ait voulu, en opposant Archiloque et Homère, mettre
sur le même pied l'artiste subjectif et l'artiste objectif. Un artiste subjectif
n'est en effet qu'un méchant artiste; l'art est avant
1. Stirner, Kleine Schriften,
p. 45,
— 35 —
tout
une victoire sur l'élément subjectif, une rédemption du moi qui impose silence
à toute volonté et à tout désir individuel. Nietzsche est persuadé que la
contemplation désintéressée est la condition même de l'art: aussi considère-t-il
comme un problème l'existence de cet art lyrique qui permet au poète de parler
sans cesse de son moi et de chanter ses passions ou ses appétits. Il n'admet
pas l'explication que donne de cette difficulté son maitre, Schopenhauer,
dans le Monde comme volonté et comme représentation, précisément parce
que Schopenhauer fait des concessions au sujet égoïste, qui ne doit être
considéré, selon l'auteur de la Naissance de la tragédie, que comme
l'adversaire de l'art. Nietzsche essaie de rectifier sur ce point la théorie
de son maître, en s'inspirant de sa métaphysique de la musique: il suppose
donc que le génie lyrique s'oublie lui-même dans une ivresse dionysiaque,
où il communie avec l'essence une des choses1. Ainsi, tandis que
Stirner tend à assurer le triomphe du sujet sur l'objet, Nietzsche voudrait
absorber dans l'objet le sujet borné. Stirner est un esprit critique; Nietzsche
est un artiste.
d) Histoire de la civilisation
Humaniste
et artiste, grand admirateur de la Grèce, Nietzsche ne saurait
avoir la même philoso-
1. Nietzsche, Werke, I, 39-45.
— 36 —
phie
de l'histoire que Stirner, esprit critique, partisan de la Révolution française
et des idées modernes.
Stirner,
comme toute la gaucho hégélienne, voit dans l'histoire un progrès continu.
Les âges de l'humanité correspondent aux âges de l'individu. De même que
chacun de nous, l'humanité a eu son enfance; elle est encore dans sa jeunesse,
mais touche à l'âge mûr. Ceux que nous appelons les anciens devraient s'appeler
les enfants: de même en effet que les enfants tiennent aux objets qui les
entourent, à leurs jouets ou à leurs parents, de même les anciens respectaient
la nature et la famille. « Pour les anciens, dit Feuerbach, le monde était
une vérité. » On saisira mieux la portée de celle proposition, si l'on songe
que les chrétiens ne voyaient que vanité dans ce monde éphémère. Les anciens
étaient patriotes, tandis que le chrétien doit se considérer comme un étranger
sur terre; Antigone mettait audessus de toutes les autres obligations le
devoir sacré d'enterrer les morts; le chrétien dit: « Laisse les morts enterrer
les morts » et ne se sent pas enchaîné par les liens de la famille. II y
a donc opposition entre l'antiquité et le christianisme; mais le christianisme
a été préparé au sein même de l'antiquité parles sophistes qui ont fondé
la dialectique, par Socrate qui a fondé l'éthique et par les sceptiques.
Le travail gigantesque des anciens a eu pour résultat de dégager l'homme
de tous les liens natu-
— 37 —
rels,
ce qui lui a permis de prendre conscience de l'esprit qui est en lui. Or,
avoir conscience de l'esprit, c'est être chrétien. La sagesse antique a expiré
en donnant naissance au Dieu chrétien, qui triomphe du monde. Mais aussitôt
s'est engagée une nouvelle lutte: après avoir réussi à s'élever au-dessus
de la nature, on chercha à s'élever au-dessus de l'esprit; et les insurrections
théologiques commencèrent, qui durent encore aujourd'hui. La dernière de
ces insurrections est la tentative qu'a faite Feuerbach pour réintégrer en
nous Dieu, l'esprit, notre essence; mais que l'esprit soit hors de nous ou
en nous, il continue à nous dominer. La troisième période de l'humanité,
l'âge mûr, commencera quand nous aurons l'audace de nous élever au-dessus
de l'esprit, comme les chrétiens se sont élevés au-dessus du monde. L'enfant
est l'esclave des objets; le jeune homme se sacrifie à l'idée; l'homme mûr
est égoïste. L'antiquité respectait la nature; le christianisme vénérait
l'esprit; l'âge mûr de l'humanité ne connaîtra plus ni idole ni Dieu1.
Nietzsche
expose avec la même assurance une philosophie de l'histoire tout aussi simple,
mais bien différente. Au lieu d'admettre un progrès continu, il trouve qu'il
y a des périodes où la civilisation gagne du terrain et des périodes où la
barbarie envahit tout. Dans l'antiquité grecque elle-même, la dé-
1. Stirner,
der Einzige und sein Eigentum, les chap. Ein Menschenleben et
die Alten, p. ex. p. 25.
— 38 —
cadence
a commencé avec Socrate et Euripide. L'histoire du christianisme tout entière
n'est que l'histoire d'une longue décadence. Le dernier grand événement est
la tentative d'Alexandre; pour conquérir le monde, Alexandre a orientalisé
l'hellénisme. Les deux facteurs dont le jeu détermine le rythme de l'histoire
universelle sont l'hellénisme et l'orientalisme. Le christianisme est un
« fragment d'antiquité orientale ». Depuis que l'influence de cette religion
barbare diminue, la civilisation grecque renaît. Il y a par exemple entre
Kant et les Éléates, Schopenhauer et Empédocle, Richard Wagner et Eschyle,
si peu de distance et de si grandes affinités que nous ne pouvons les comparer
sans être frappés du caractère relatif qu'ont toutes les notions de temps;
la science contemporaine aussi nous fait songer à la période alexandrine.
La terre, qui n'a que trop subi jusqu'ici l'influence orientale, parait désirer
de nouveau les bienfaits de la civilisation hellénique. Nous sommes donc
dans la période de réaction contre le mouvement d'Alexandre: Wagner est un
des anti-Alexandre qui entreprennent de renouer le nœud gordien1.
Ainsi
tandis que Stirner admire dans l'histoire l'effort continu qui entraîne l'humanité
vers la liberté, Nietzsche se contente d'espérer que parfois, à des intervalles
très éloignés, la civilisation grecque pourra triompher de la barbarie orientale.
1. Nietzsche, Werke, l, 515-516.
—
39 — e) L'État
Aussi,
tandis que Stirner oppose à l'état chrétien et patriarcal qu'on essayait
de maintenir en Prusse les principes de la Révolution française, Nietzsche
souhaite la restauration d'un état analogue à l'état dorien et cherche à
réaliser l'organisation aristocratique rêvée par Platon.
Entre
1840 et 1848, les libéraux allemands sommaient le gouvernement prussien de
tenir les promesses faites au temps des guerres contre la Révolution et l'Empire,
et d'accorder au peuple la liberté et l'égalité, dont le baron de Stein avait
parlé dans son message. Stirner prit prétexte de ce débat pour comparer le
sens que donnaient à ces termes les ministres prussiens et la définition
qu'en avaient donnée les révolutionnaires français1. Stein a voulu
supprimer les différents ordres et fortifier le pouvoir central en ruinant
les dominations féodales: il n'y aura plus de police privée ni de juridiction
patrimoniale; le roi seul aura sous ses ordres les agents de la sûreté publique
et les juges. Tous seront donc égaux en ce sens que personne ne dépendra
plus de son voisin; les privilèges de naissance seront abolis, et ceux qui
exerceront le pouvoir ne l'exerceront plus que comme une délégation du monarque
qui les a nommés aux postes qu'ils occupent. Or il est
1. Stirner,
Kleine Schriften, Etwas Vorläufige vom Liebestaat, pp. 67-81.
— 40 —
impossible,
dit Stirner, de confondre cette égalité dans la servitude sous l'autorité
de la monarchie prussienne avec l'égalité qu'a proclamée la Révolulion française:
il y a loin de l'égalité des sujets à l'égalité des citoyens libres. Taudis
qu'en Prusse la représentation nationale exprime respectueusement les vœux
des sujets, en France les citoyens libres dictent par la voix de leurs représentants
leurs volontés. — Stein a promis d'autre part à chacun le droit de « développer
librement ses forces en leur donnant une direction morale. » Il est évident
que par ce mot « direction morale » Stein a entendu interdire la spontanéité,
l'autonomie et la souveraineté de la volonté individuelle; il a voulu dire:
« Vous êtes libres, si vous faites votre devoir, c'est-à-dire si vous aimez
Dieu, le roi et la patrie. » La Révolution française au contraire a déclaré
que la liberté des citoyens était une liberté souveraine.
Nietzsche
se garde bien de réclamer, comme le fait Stirner, la liberté et l'égalité
des citoyens. Dès 1871, il essaie de montrer la nécessité de l'esclavage1.
S'il est vrai que le génie est la fin suprême de la nature, nous sommes forcés
d'admettre que c'est l'organisation de la société grecque qui a permis d'atteindre
ce but. La merveilleuse fleur de l'art grec n'eût pu s'épanouir si elle n'avait
été protégée. Reconnaissons donc, malgré l'horreur que nous inspire toute
1. Nietzsche, Nachgelassene Werke,
IX, 93-101,
— 41 —
vérité
profonde, que les bienfaits de la civilisation sont réservés à une minorité
infime de mortels élus, tandis que l'énorme masse est faite pour l'esclavage.
Nous parlons aujourd'hui de la dignité du travail, comme si le travail qui
perpétue une existence misérable n'était pas misérable aussi! Admirons-nous
l'effort désespéré que font les plantes rabougries pour prendre racine dans
le sol dénudé et pierreux? Aujourd'hui chaque individu prétend être un centaure,
à la fois ouvrier et artiste; chez les Grecs, où les fonctions étaient séparées,
on avouait franchement que le travail est une honte. Malheureux temps que
le nôtre, où l'esclave fait la loi ! Malheureux séducteurs qui avez détruit
l'innocence de l'esclave en lui faisant goûter le fruit de l'arbre de la
connaissance ! Aujourd'hui, pour rendre la vie supportable, on est forcé
d'avoir recours à des mensonges: on parle de droits naturels, comme si tout
droit ne supposait pas déjà une certaine hauteur et une inégalité de niveau
entre les hommes. Ayons le courage d'être cruels: il n'y a pas de civilisation
possible sans esclavage. Le voilà, le vautour qui ronge le foie de Prométhée
! II faut accroître encore la misère des malheureux pour permettre à un petit
nombre d'Olympiens d'être des artistes. On ne comprend que trop la haine
que les communistes, les socialistes, et la pâle race des libéraux ont vouée
à l'art et à l'antiquité classique. Parfois, comme aux origines du christianisme,
l'instinct des iconoclastes l'emporte;
— 42 —
un
cri de pitié fait tomber les murailles de la citadelle; le sentiment de justice
exalte les misérables et exige le partage des souffrances humaines: l'arcen-ciel
de l'amour et de la paix apparaît aux mortels. Mais bientôt la loi inexorable
de toute vie impose de nouveau la cruauté nécessaire. La civilisation ressemble
à un vainqueur dégouttant de sang, qui traîne derrière son char les vaincus
et les captifs.
L'État
n'a pas d'autre mission que celle d'assurer la sanglante victoire de la civilisation
aristocratique. Il ne doit sa naissance qu'à la violence brutale des conquérants,
et n'a pas en lui-même sa raison d'être; l'enthousiasme qu'il inspire à ses
naïfs adorateurs n'a que l'avantage de faire oublier un instant à la masse
les misères de sa basse condition. L'État est un abri qui permet l'éclosion
du génie. L'État grec favorisait la naissance de l'artiste, donnait aux spectateurs
l'éducation nécessaire, organisait les fêtes. Pour que l'artiste puisse naître,
il faut qu'il y ait une classe dispensée du travail servile; pour que l'œuvre
d'art puisse naître, il faut qu'elle soit protégée par la vertu magique de
l'État. L'histoire politique de la Grèce n'est qu'une suite continue de scènes
barbares: mais ce qui jutstifie cete longue et terrible Iliade, c'est la
beauté d'Hélène.
Nietzsche
s'emporte contre les libéraux et les optimiste modernes qui veulent mettre
un terme aux luttes héroïques: il condamne les idées du XVIII0 siècle
et de la Révolution française, qui sont selon
— 43 —
lui
absolument contraires au génie germanique et témoignent de l'absence de tout
esprit métaphysique chez les adeptes de cette théorie romane. Il ne voit
dans les efforts des partisans de la paix que la manifestation de la peur
et l'influence du capital; il entonne un péan en l'honneur de la guerre:
l'arc d'argent a un son terrible; mais Apollon n'en est pas moins un Dieu
purificateur. La guerre est pour l'État une nécessité; l'armée est le type
de l'État; car la masse chaotique y est organisée en pyramide sous la domination
des castes par une constitution analogue à celle que Lycurgue donna à Sparte;
le guerrier n'est qu'un outil au service du génie militaire. Il suffit de
généraliser le problème pour comprendre que l'homme n'a de valeur, de dignité
ou de droit qu'en sa qualité d'instrument conscient ou inconscient du génie.
L'État parfait de Platon mérite à cet égard de rester notre idéal.
Tandis
que Stirner avait jugé l'État, comme il avait apprécié l'éducation, en s'inspirant
des principes de la Révolution française, Nietzsche, humaniste convaincu,
ne s'est pas contenté d'admirer l'art de la Grèce: il a souhaité la Renaissance
de la cité antique, comme si l'on pouvait effacer de l'histoire le Christianisme,
la Réforme et la Révolution.
CHAPITRE III
COMPARAISON
ENTRE LES IDÉES DE STIRNER ET LES IDÉES DE NIETZSCHE DANS SA DEUXIÈME
PÉRIODE
Dans
sa deuxième période, celle où il s'affranchit de ses éducateurs, Schopenhauer
et Richard Wagner, pour se rapprocher du positivisme, Nietzsche paraît plus
voisin de Stirner Les deux philosophes affirment en effet l'égoïsme et la
liberté; ils nient tous deux la morale, le droit et l'État. Mais il importe
de définir exactement ce que les deux philosophes entendent par ces affirmations
et ces négations.
a) L'égoïsme
Stirner
donne de l'égoïsme deux définitions. Quand il dit que tout acte est égoïste,
il entend d'abord par là qu'il y a toujours un lien entre le sujet qui agit
et son acte. Môme ceux qui se sacrifient pour une idée se sacrifient pour
leur idée; chacun n'agit donc à vrai dire que pour l'amour de soi. Toutefois
cet égoïsme est le plus souvent inconscient: l'homme ne cherche jamais que
son bien, mais il croit servir des êtres supérieurs; il s'imagine qu'il se
sacrifie absolument, sans s'apercevoir que le sacrifice même n'est qu'une
— 45 —
satisfaction
de l'égoïsme: Stirner appelle pour cette raison l'homme un égoïste involontaire.
En insistant sur celte première définition de l'égoïsme, Stirner a surtout
l'intention d'affranchir l'homme des illusions religieuses Pourquoi, demande-t-il,
vous souciezvous des commandements de Dieu ? Ce n'est pas uniquement, je
suppose, pour faire plaisir à Dieu; non, c'est pour l'amour de vous-même;
c'est pour le salut de votre âme. Ayez donc le courage d'être franchement
égoïstes. Sur ce point, les théories de Stirner sont très voisines de celles
que Feuerbach a longuement développées dans ses Conférences sur l'essence
de la religion.
Cette
première définition que donne Stirner de l'égoïsme se retrouve aussi chez
Nietzsche. Nietzsche dit par exemple: « Un bon auteur qui a réellement son
sujet a cœur, souhaite qu'il vienne quelqu'un pour l'anéantir en développant
plus distinctement le même sujet et en répondant intégralement à la question
posée. La jeune fille qui aime désire trouver dans l'infidélité de celui
qu'elle aime l'occasion de prouver sa fidélité dévouée; le soldat désire
tomber sur le champ de bataille pour sa patrie; car dans la victoire de sa
patrie triomphe aussi son désir suprême. La mère donne à l'enfant ce qu'elle
se refuse à ellemême, le sommeil, la meilleure nourriture; dans certains
cas, elle sacrifie sa santé et sa fortune. Mais y a-t-il dans tout cela désintéressement?...
N'est-il pas clair que dans chacun de ces quatre cas l'homme
— 46 —
préfère
tel fragment de lui-même, pensée, désir ou œuvre, à tel autre, qu'il se divise
par conséquent lui-même et sacrifie une partie à l'autre ? N'est-ce pas au
fond une conduite analogue à celle que lient l'entêté qui dit: « Je préfère
être fusillé plutôt que de m'écarter d'un pas devant cet individu » ? L'inclination
(désir, instinct, aspiration), existe dans tous les cas cités; céder à cette
inclination, en acceptant toutes les conséquences, n'est pas en tout cas
faire preuve de désintéressement1. Nietzsche dit encore à propos
du désir de rédemption chez les chrétiens: « Un être capable d'actions absolument
désintéressées est un être plus fabuleux que le phénix; il ne saurait même
être distinctement conçu, quand ce ne serait que pour cette raison que l'idée
« d'action désintéressée » ne résiste pas à une analyse rigoureuse. Jamais
un homme n'a agi exclusivement pour autrui et sans motif personnel; comment
pourrait-il même faire quelque chose qui n'aurait aucun rapport à lui, sans
obéir par conséquent à une impulsion intérieure (qui supposerait un besoin
personnel); comment l'ego pourrait-il agir sans ego ? » 2 L'argumentation
ressemble bien à celle de Stirner; mais l'intention est différente. Stirner
veut prêcher l'égoïsme conscient; il s'efforce donc de montrer que tout acte
est inconsciemment égoïste. Nietzsche, dans sa deuxième période, cherche
surtout à réfuter la morale et la
1. Nietzsche, Menschliches Allzumenschliches,
II, 78-79.
2. Nietzsche, Menschliches-Allzumenschliches,
II, 137.
— 47 —
théologie
métaphysique; il veut prouver contre Schopenhauer que les actes désintéressés
ne sont pas des miracles, des actes à la fois impossibles et réels; il veut
montrer qu'il faut renoncer à la théologie apologétique qui, depuis Schleiermacher,
se préoccupe plus de conserver la religion chrétienne que d'expliquer les
phénomènes religieux; il essaie donc d'analyser ce qui se passe dans l'âme
des chrétiens, pour trouver une interprétation dégagée de toute représentation
mythologique. C'est en psychologue que Nietzsche étudie dans cette deuxième
période l'égoïsme, et c'est dans les œuvres des psychologues qu'il faut chercher
l'origine de ses théories.
Nietzsche
lui-même cite Lichtenberg et La Rochefoucauld. « Il nous est impossible,
dit Lichtenberg, de sentir pour autrui comme on a coutume de dire; nous ne
sentons que pour nous. La phrase paraît dure; elle ne l'est pourtant pas,
pourvu qu'on l'entende bien. On n'aime ni père, ni mère, ni femme, ni enfant,
mais les sentiments agréables qu'ils nous causent. » La Rochefoucauld dit
de son côté: « Si on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, on est
bien trompé ». Mais l'influence qui a agi sur Nietzsche d'une manière décisive
est évidemment celle de son ami Rée. L'auteur de l'Origine des sentiments
moraux a fait connaître au philosophe allemand les théories anglaises
sur la généalogie du bien et du mal. Nietzsche a sans doute déclaré qu'il
n'y avait pas une phrase de Rée
— 48 —
qu'il
eût signée sans réserve, et il est vrai qu'il n'est presque jamais d'accord
avec les Anglais; mais on retrouve là précisément un des traits du caractère
de Nietzsche: ses adversaires ont beaucoup plus d'influence sur lui que les
philosophes qui soutiennent des théories analogues aux siennes. Il écrit
toujours contre quelqu'un. Il ne parle guère de la Grèce sans attaquer Socrate;
de même, il n'étudie guère la généalogie du bien et du mal sans réfuter les
Anglais; mais c'est malgré tout à leur école qu'il se rattache dans sa deuxième
période; il se propose comme eux de faire la « chimie des idées et des sentiments1».
Il oppose à la métaphysique la philosophie historique, la plus jeune de toutes
les méthodes philosophiques, qu'on ne peut plus séparer aujourd'hui des sciences
naturelles.
Pour
Stirner, l'égoïsme est une règle d'action; pour Nietzsche, il est avant tout
un objet de science. Quand, par exception, Nietzsche conseille de se préoccuper
d'abord de l'intérêt personnel, les raisons qu'il en donne n'ont absolument
rien de commun avec les arguments de Stirner. Taudis que Stirner, en effet,
estime que tout souci de l'intérêt général est une duperie, Nietzsche considère
comme prouvé — et il est bien difficile de ne pas voir ici l'influence de
l'école anglaise — qu'il y a harmonie préétablie entre l'intérêt personnel
et l'intérêt général, de sorte que
1. Nietzsche, Menschliches Allzumenschliches,
II, 17.
— 49 —
c'est
précisément la conduite rigoureusement personnelle qui répond le mieux à
notre conception actuelle de la moralité fondée sur l'intérêt général1.
Il y a d'ailleurs dans l'Unique et sa propriété une deuxième définition
de l'égoïsme qui est plus originale que la première. Ma conduite ne doit
pas seulement être égoïste en ce sens que tous mes actes doivent se rapporter
consciemment à mes fins personnelles; elle doit encore être vraiment mon
œuvre, en ce sens qu'elle doit manifester l'autonomie du moi créateur. Stirner
considère que c'est l'autonomie (Selbstbestimmung] qui fait la dignité
de l'homme; il ne doit subir l'influence ni d'un objet, ni d'une personne,
il doit être le créateur de lui-même2. L'homme égoïste au sens
vulgaire du mot (der Selbstsüchtige) veut posséder l'objet de son
désir; il ne cherche pas à se donner à lui-même une certaine forme, à se
modifier lui-même; il reste tel qu'il est. L'homme qui aime est souvent transformé
par son amour, car il efface en lui tout ce qui ne convient pas à l'objet
aimé; il est donc en un sens son propre créateur, mais il dépend encore d'autrui;
il s'adapte à autrui, il est encore passif. L'homme libre, au contraire,
ne réalise que sa propre volonté. L'homme égoïste n'est qu'une créature,
un objet naturel; l'homme qui aime est déjà une œuvre,
1. Ibid., II, 96.
2. Stirner, Kleine Schriften,
p. 76.
— 50 —
mais
seul l'homme libre estime œuvre originale. Ainsi l'amour est plus noble que
l'egoisme vulgaire, mais il est inférieur à la liberté, à l'autonomie, à
l'égoisme supérieur qui est essentiellement actif et exclut tout sacrifice
de soi.
Or,
Nietzsche distingue bien comme Stirner trois phases dans l'histoire de la
moralité. « On reconnaît que l'animal est devenu homme à ce que son activité
n'aspire plus au bien-être momentané, mais au bien-être durable; l'homme
acquiert ainsi le sens de l'utile, de l'opportun: c'est la première manifestation
de la libre domination de la raison. Un degré supérieur est atteint quand
l'homme agit selon le principe de l'honneur; en vertu de ce principe, il
entre dans une organisation, il se soumet à des sentiments communs et cela
l'élève bien haut au-dessus de la phase où seul l'intérêt personnel le guidait;
il respecte et veut être respecté, c'est-à-dire, il considère que l'intérêt
dépend de ce qu'il pense d'autrui, de ce qu'autrui pense de lui. Enfin, parvenu
au plus haut degré de la moralité atteint jusqu'ici, il agit selon son appréciation
personnelle des choses et des hommes; il détermine pour lui et pour autrui
ce qui est honorable ou utile; il est devenu le législateur des opinions,
selon sa conception toujours plus haute de l'utile et de l'honorable. La
connaissance lui permet de préférer l'intérêt supérieur, c'est-à-dire l'intérêt
général et durable, à l'intérêt, personnel, le tribut d'honneur qui a une
valeur générale et durable
— 51 —
au
tribut momentané; il vit et agit en qualité d'individu collectif1.
Il
semble à première vue que Stirner et Nietzsche conçoivent tous deux le progrès
moral de la même façon. Le sujet passe par trois phases: dans la première,
il agit par intérêt personnel; dans la deuxième, il tient compte d'autrui;
dans la troisième, grâce à une sorte de synthèse des deux conceptions primitives,
il est son propre législateur Mais, à y regarder de près, ce parallélisme
apparent permet de mieux mesurer toute la distance qui sépare la doctrine
de Stirner et celle de Nietzsche, car à vrai dire les deux philosophes cherchent
le progrès moral dans une direction opposée. Selon Stirner, l'homme vraiment
libre se reconnaît à deux signes: d'une part il ne dépend plus d'autrui,
et d'autre part il se modifie sans cesse. Ces deux conditions s'impliquent,
d'ailleurs, car, si l'égoïste involontaire se sacrifie à autrui, c'est parce
qu'il croit se transformer et se dépasser en se fuyant lui-même. Si tu es
lié à ton passé, si tu es forcé de répéter aujourd'hui ce que tu as dit hier,
si tu ne peux pas te rajeunir à chaque instant, tu te sens enchaîné comme
un esclave et figé comme la mort. C'est pourquoi tu cherches sans cesse à
atteindre la fraîche minute de l'avenir qui te délivre du présent. Le créateur
qui est en toi ne veut pas se laisser immobiliser par la créature éphémère.
Cette ten-
1. Nietzsche. Werke, II,
95.
— 52 —
dance
qui pousse le créateur à dépasser à chaque instant ses créatures s'appelle
chez Stirner tantôt l'instinct de dissolution (Trieb nach Selbstauflösung)1,
tantôt l'instinct de jouissance (Selbstgenuss, Lebensgenuss] 2.
Au nom de celte tendance, Stirner exclut tout souci de l'objet et tout but
fixe. L'homme n'a ni devoir, ni vocation; il n'a qu'à se dépenser, à se consommer;
la vie comme la lumière brûle en se consumant.
Aux
yeux de Nietzsche, au contraire, l'homme supérieur se reconnaît précisément
à ce que d'une part il envisage l'intérêt général et durable et à ce que
d'autre part il a une mission. Le progrès de l'humanité aura pour conséquence
de proposer aux hommes des fins œcuméniques. Lui-même, Nietzsche s'impose
un devoir. Il lui importe peu de savoir comment on vit, l'essentiel est de
savoir pourquoi; Une ligne qui va droit à son but est à ses yeux le symbole
d'une belle conduite. Il a personnellement un problème à résoudre; c'est
une tâche à laquelle il ne peut se soustraire; elle pèse sur lui comme une
fatalité. Sa vocation agit en lui-même, à son insu, et absorbe ses forces,
comme l'enfant qui grandit aux dépens de sa mère3. Ainsi, tandis
que Stirner cherche à rendre le sujet indépendant de tout objet extérieur
et veut que le créateur se montre à chaque instant
1. Der
Einzige, p. 48 et p. 389.
2. Ibid..
p. 373, 376.
3. Werke,
II, p. 12.
— 53 —
supérieur
aux fins provisoires qu'il s'est imposées, en détruisant ces créatures éphémères,
Nietzsche propose d'une part au sujet de confondre sa cause et celle de l'humanité,
et d'autre part l'engage à rester fidèle au devoir qui est né et qui a mûri
en lui, dût-il mourir pour faire vivre le fruit de ses entrailles.
b). La tradition et la liberté
Stirner
oppose la liberté à la moralité qui n'est à l'origine que tradition et habitude.
Agir d'après la coutume de son pays, c'est être moral: en Chine, par exemple,
on s'en tient à la tradition, et on déteste comme un crime digne de mort
toute nouveauté1. Mais, dans l'Europe chrétienne même, on ne fait
que réformer ou améliorer les traditions, ce qui est une manière de les fortifier
et de los conserver. On remplace sans cesse les anciens statuts par de nouveaux,
les anciennes règles générales par de nouvelles: bref, les maîtres changent,
la domination reste. Or, selon Stirner, la liberté exclut toute stabilité,
toute substance, tout objet immuable. Il faudrait détruire, anéantir toutes
les coutumes, tous les articles de foi, toutes les maximes et tous les principes
qu'on prétend nous imposer comme ayant une valeur durable ou sacrée. Le sujet
n'est pas libre tant qu'il doit respecter une croyance. Le christianisme
1. Cf Stirner, der Enzige und
sein Eigentum, p. 83.
— 54 —
a
donné sans doute au sujet sa première liberté en montrant que la nature était
vaine, finie et éphémère: il faut maintenant que le Moi absolu mette fin
à la domination de l'esprit.
Nietzsche
comme Stirner considère que la moralité n'est au début que le respect de
la tradition. Il importe peu qu'on s'y soumette de bon gré; on n'est blâmable
que si on ne se considère pas comme lié par la coutume. La morale de la piété
est ainsi la plus ancienne des morales1. Nietzsche estime aussi
que le progrès est dû aux individus qui ne se laissent pas lier, aux esprits
libres, qui résistent à l'éducation qu'on leur impose. Mais Nietzsche se
garde bien d'exalter la liberté aux dépens de la tradition comme le fait
Stirner: il considère que la tradition est aussi nécessaire que l'aptitude
au progrès. Pour qu'un organisme individuel ou collectif ait des chances
de durée, il faut qu'il ail un caractère constant: or, Nietzsche admet avec
Machiavel que la durée a bien plus de valeur que la liberté 2.
Il reconnaît donc qu'il faut, tout en prenant des précautions contre l'autorité
qui pourrait s'opposer à tout changement, augmenter la stabilité.
Par
là-même, Nietzsche est obligé de réserver la liberté à une minorité: il reconnaît
comme Stirner que les représentations morales religieuses ou mé-
1. Nietzsche, Werke, II,
97-98.
2. Nietzsche, Werke, II,
213.
— 55 —
taphysiques
sont des chaînes, mais il ne veut pas qu'on brise ces chaînes inconsidérément.
La plus grande prudence est nécessaire: on ne doit accorder la liberté qu'à
l'homme parvenu à la noblesse morale: le temps n'est pas encore venu d'affranchir
tous les hommes1.
Nietzsche
est aristocrate dans sa deuxième période comme dans sa première: il a simplement
substitué l'oligarchie des esprits libres à l'ordre des génies créateurs
en art ou en religion; aussi quand, dans La gaie science, il veut
opposer la liberté à la moralité traditionnelle, c'est l'exemple de Richard
Wagner qui lui revient à l'esprit2. Stirner, dupe malgré tout
de la métaphysique supranaturaliste qu'il combat, oppose toujours le sujet
à la substance et veut que la liberté absolue du Moi triomphe de tous les
objets qui lui font obstacle; de son côté, Nietzsche demeure fidèle au fond
aux idées de sa première période en dépit de sa conversion superficielle:
les hommes supérieurs sont toujours à ses yeux la raison d'être de l'humanité.
Ainsi les différences fondamentales subsistent sous les ressemblances apparentes.
c). L'immoralisme
En
partant de sa conception du Moi unique et libre, Stirner devait aboutir par
deux voies à l'im-
1. Nietzsche, Werke, III,
371-372.
2. Nietzsche, Werke, V, 134.
— 56 —
moralisme.
Si d'une part tout individu est un être absolument différent des autres,
rebelle à toute définition et à toute classification, il est évidemment impossible
de le juger en le comparant à un type préétabli et de l'apprécier en le ramenant
à une unité fixe. Mesurer les individus en leur appliquant la même toise
morale, c'est leur infliger un supplice analogue à celui que subissaient
les malheureux sur le lit de Procuste. Il est aussi naïf en tout cas d'imposer
à une fille comme la Marie des Mystères de Paris1 les vertus
morales, que de juger le lion à sa générosité; au lieu de tenir compte de
sa ressemblance avec l'homme, on ferait mieux de se rappeler que par sa nature
le lion est un animal particulier. Il n'y a pas de vertus communes à toutes
les espèces animales; or, chaque individu est à vrai dire seul de son espèce.
Aucune bête ne s'efforce de réaliser le type de son espèce; aucune brebis
ne se donne du mal pour être une vraie brebis; aucun chien ne cherche à être
un vrai chien. De même, nous n'avons pas besoin de nous demander si nous
sommes vraiment des hommes. Stirner n'entend pas nous conseiller de ressembler
aux animaux: d'abord parce qu'on pourrait trouver chez les animaux des modèles
moraux et nous imposer ainsi de nouveaux devoirs en nous ordonnant par exemple
d'égaler le
t. Stirner,
Kleine Schriften, p. 95. Les Mystères de Paris jouent un grand
rôle dans la littérature allemande vers 1845; il en est constamment question
dans les polémiques de Bauer et de Marx.
— 57 —
zèle
de l'abeille; puis parce que l'homme n'a pas plus à se soucier des autres
animaux que ceux-ci n'ont à se préoccuper de lui. Ce que Stirner veut dire,
c'est que tout dressage est contre nature; ce n'est pas une raison parce
qu'un chien drossé est d'un commerce plus agréable pour croire qu'il a plus
de valeur qu'un autre ou que son intérêt est d'être dressé1.
Nietzsche
a, comme Stirner, objecté aux définitions de la morale normative que le Moi
est un être singulier. Il proteste par exemple2 contre la formule
d'Ariston de Chios: « la vertu est la santé de l'âme ». Pour que cette formule
fût pratique, il faudrait au moins la rectifier et dire: « Ta vertu est la
santé de ton âme ». Car il n'y a pas de santé en soi, et toutes les tentatives
faites pour définir cette abstraction ont misérablement échoué. Même la santé
de ton corps dépend de ta nature psychologique, de tes instincts et de tes
erreurs, de ton idéal et de tes rêves; il y a donc autant de santés physiques
que de corps différents; plus on permettra à l'individu incomparable de relever
la tête, plus on cessera de croire au dogme de l'égalité des hommes, et plus
nos médecins devront renoncer à l'idée d'une santé normale, d'une diète normale,
d'un cours normal des maladies. Nietzsche savait par expérience combien ces
idées normatives sur les maladies étaient dangereuses pour les ma-
1. Stirner, Der Einzige, p.
388.
2. Nietzsche, Fröhliche Wissenschaft,
Y, 158,
— 58 —
lades,
et il ne voulait pas s'exposer à de graves erreurs en parlant de maladie
et de santé morale: il admet donc qu'il y a une vertu propre à chaque individu,
et que les vertus personnelles pourront ne pas se ressembler et parfois môme
avoir l'air de s'opposer; mais, tout en prévoyant ces contrastes, Nietzsche
se garde bien de nier l'antithèse fondamentale entre la santé et la maladie;
or, cette antithèse suffit à justifier l'art moral, comme elle justifie l'art
médical. Nietzsche réserve simplement deux questions: il se demande d'abord
s'il n'y a pas des crises morales nécessaires au développement de
la vertu, comme il y a des crises de croissance nécessaires à la santé du
corps; il croit d'autre part que pour faciliter le progrès de notre science,
il est nécessaire d'étudier aussi les âmes malades; il craint que le désir
exclusif de santé ne soit un préjugé Ou une lâcheté; mais il est facile de
voir que ces problèmes se posent en médecine comme en morale et dans les
mêmes termes.
Tandis
que Stirner proteste contre toute morale, Nietzsche demande que l'art moral
tienne compte des cas individuels. Tous deux estiment que l'humanité a beaucoup
souffert des morales autoritaires et indiscrètes; mais tandis que Stirner,
pour réagir contre la tyrannie, va jusqu'à la liberté absolue, Nietzsche
souhaite plus de tolérance, de tact et de bonté. Stirner déclare: « Si ce
que je pense et ce que je fais est chrétien, que m'importe ? Je ne demande
pas
— 59 —
si
c'est humain ou inhumain, libéral ou non. Pourvu que ma pensée et mon acte
visent ce que je veux, pourvu que ces moyens me servent à me satisfaire,
vous pouvez les qualifier comme vous voudrez: cela m'est égal1.
» L'intention et le ton de Nietzsche sont bien différents. Ce n'est pas le
Moi qu'il veut mettre au-dessus de toute appréciation, il veut augmenter
la somme de bonheur et de joie en justifiant toutes les diversités: il considère
l'effet que produit sur tel ou tel individu une justification philosophique
de sa manière de vivre et de penser, — il trouve que l'influence de ces justifications
singulières ne peut être que bonne et féconde, et il souhaite qu'on découvre
le plus grand nombre possible de ces rayons de lumière et de chaleur. Le
méchant, le malheureux, l'être d'exception aussi doit avoir sa philosophie,
son bon droit, son soleil2. Nietzsche, comme Stirner, trouve que
la religion chrétienne a habitué les hommes à être trop sévères pour les
autres et pour eux-mêmes: tous deux reprochent à l'idée du péché d'avoir
tout assombri la vie humaine. Or il n'y a pas de péché. C'est le chrétien
qui, sous prétexte d'aimer l'humanité, méprise tous les hommes. Il n'y a
qu'à cesser d'appeler les hommes des pécheurs: ils cesseront de l'être, car
tu n'as jamais vu un pécheur, tu l'as rêvé seulement3. Nietzsche
1.
Stirner, Der Einzige, p. 418.
2.
Nietzsche, Fröhliche Wissenschaft, V, 218.
3.
Stirner, Der Einzige, p. 422.
— 60 —
voit
aussi dans cette idée du péché une folie ou un mauvais rêve. De même que
Stirner compare ceux qui s'imaginent être des pécheurs aux pauvres insensés
qui se croient Dieu le père ou l'homme de la lune, de même Nietzsche met
sur le même rang le chrétien qui se rabaisse trop pour avoir mis son idéal
trop haut et le Don Quichotte égaré par les romans de chevalerie; l'humanité
lui paraît un enfant qui a fait un mauvais rêve et qui n'a qu'à ouvrir les
yeux pour retrouver son innocence première. Mais tandis que Stirner croit
trouver la vérité en opposant à la doctrine chrétienne une doctrine diamétralement
opposée et affirme que nous sommes tous parfaits, Nietzsche se borne à dire
que nous sommes irresponsables et innocents. Or il n'y a pas là qu'une simple
différence d'expression, car la perfection exclut toute idée de progrès moral,
tandis que l'irresponsabilité et l'innocence permettent au contraire toutes
les espérances. Pour Stirner, chaque individu est parfait comme Dieu: « on
dit de Dieu qu'il est parfait et n'a pas le devoir d'aspirer à la perfection.
Cela aussi n'est vrai que de Moi1 ». Pour Nietzsche, comme pour
Socrate et Platon, le progrès de la morale est lié au progrès de la raison2.
Stirner
fonde d'autre part son immoralisme sur son idée de la liberté. Le bien n'a
pas plus de valeur que le mal, car la soumission à la vertu est
1. Stirner, Der Einzige, p.
429,
2. Nietzsche, Werke, II,
104.
— 61 —
un
esclavage comme la soumission au vice. Tous les personnages des Mystères
de Paris que l'auteur répartit en deux camps: le camp de la vertu et
le camp du vice, doivent être mis sur la même ligne: car ils sont tous bornés.
Les uns obéissent aveuglément à leur instinct comme Rigolette, ou le méchant
petit paralytique: ils ont la môme vie morale que les petits canaris que
Rigolette garde dans sa cage. Les autres se soumettent à une idée fixe: mais
qu'ils soient, comme le grand-duc, un champion de la vertu ou comme la mère
Martial une héroïne du vice, ce sont tous des valets. Stirner transpose ainsi
dans le domaine de la morale la lutte contre le dogmatisme, que la critique
de Bruno Bauer avait engagée dans le domaine des idées. Bruno Bauer avait
opposé la Pensée toujours en progrès aux pensées particulières qui tendent
à devenir stables. Stirner reconnaît que la critique de Bruno Bauer est victorieuse:
c'est, dit-il, un plaisir de voir avec quelle facilité il triomphe en se
jouant: le seul tort de Bruno Bauer est de considérer la Pensée comme supérieure
au Moi1. Stirner suit donc l'exemple de Bruno Bauer on s'opposant
à toute règle stable en morale. Il voit dans la morale la dernière citadelle
du dogmatisme et du fanatisme. Il trouve que le protestantisme est sur ce
point plus intolérant que le catholicisme: non seulement le catholicisme
admettait le trafic des indul-
1. Stirner, Der Einzige, p.
175.
— 62 —
gences,
mais encore il ne considérait pas tels ou tels actes comme moraux en soi:
la fin justifiait les moyens et la bénédiction du prêtre conférait le caractère
sacré aux choses temporelles. Pour le protestant, au contraire, les institutions
et les actes sont par leur nature même sacrés ou profanes, permis ou coupables.
Feuerbach n'a fait que définir la conception du protestantisme éclairé quand
il dit: « Est sacrée et te soit sacrée l'amitié, sacrée la propriété, sacré
le mariage, sacré le bien de tout homme, mais sacré en soi et pour soi1.
» C'est ce caractère sacré et intangible de la morale que Stirner considère
comme incompatible avec le progrès, avec le libre développement de l'individu:
comme Bruno Bauer et la gauche hégélienne, il voit la liberté se manifester
dans le mouvement.
Nietzsche
considère, comme Stirner, que les idées morales ne sont pas stables. Une
action n'est morale ou immorale que par son rapport à l'ordre des biens;
or l'ordre des biens n'est pas constant. L'échelle qui nous sert à mesurer
est variable, et la postérité considérera sans doute nos actions et nos jugements
comme bornés, de même que nous considérons aujourd'hui comme bornés les actions
et les jugements des peuplades sauvages2. C'est bien ainsi que
raisonnait Stirner quand il déclarait qu'à ses yeux la loi
1. Stirner,
Der Einzige, p. 109 et Feuerbach, Wesen des Christentums, p.
408.
2. Nietzsche, Werke, II,
110.
— 63 —
morale
était dès maintenant abrogée: de môme que le Christ n'avait pas à soutenir
les pharisiens qui observaient consciencieusement l'Ancienne loi contre les
publicains; de même l'égoïste refuse de s'associer aux récriminations des
honnêtes gens contre ceux qui ne se conforment pas à la loi morale. Comme
Stirner, Nietzsche considère que la morale est liée au dogme: si les fondements
sont ébranlés, l'édifice tombe. Il est impossible d'obéir à des ordres catégoriques,
si on ne croit pas à l'autorité de celui qui les donne. Les morales anciennes
naissent et meurent avec les dieux: la morale chrétienne suivra dans la tombe
le Dieu des chrétiens. Nietzsche estime donc qu'il y a aujourd'hui un interrègne
moral. Mais tandis que Stirner profite de cet interrègne pour affirmer la
liberté absolue du Moi, Nietzsche cherche avec passion une nouvelle règle
de l'activité humaine. Dès le début de sa deuxième période, il se console
en songeant à l'avenir. Il n'a pas renoncé sans amertume à la responsabilité
et au devoir qui lui paraissaient le titre de noblesse de l'humanité; il
n'a pas brisé sans tristesse sa table des valeurs; tout lui a paru d'abord
s'en aller à la dérive, mais il espère que le courant qui a entraîné ce qu'il
croyait éternel a un but1. Dans la doctrine de Stirner, au contraire,
le mouvement ne peut pas avoir de but, puisque le Moi créateur est à chaque
instant supérieur à sa créa-
1. Nietzsche, Werke, II,
111..
— 64 —
ture.
Les difficultés particulières au système de Hegel se retrouvent dans le système
de Stirner, et elles sont aggravées parce que l'auteur de l'Unique a
substitué à l'Esprit en progrès le Moi individuel qui s'use par son mouvement
môme. La logique de son système a obligé Stirner à enfermer l'histoire universelle
dans le cadre d'une vie individuelle: « l'individu, dit-il, est pour lui-même
une histoire universelle: le chrétien se préoccupe de l'histoire universelle,
parce qu'elle est à ses yeux l'histoire du Christ et de l'homme; pour l'égoïste,
son histoire seule a une valeur, parce qu'il ne tient qu'à son évolution
à lui: il ne s'inquiète pas de l'idée d'humanité, du plan de Dieu, des intentions
de la Providence, de la liberté ou autres choses analogues. Il n'est pas
l'instrument d'une idée, il ne contribue pas au progrès de l'humanité, il
se dépense en vivant (er lebt sich aus) sans se demander si l'humanité s'en
porte bien ou mal. S'il ne craignait que, par un malentendu, on ne lui reproche
de vanter l'état de nature, Stirner rappellerait les « trois tsiganes
» de Lenau1, qui passent à jouer, h fumer ou à dormir la vie
qu'ils méprisent trois fois. Nietzsche est bien loin de tomber dans ce pessimisme
romantique: il ne cesse pas de se préoccuper dans sa deuxième période, des
évolutions de l'humanité: il est immoraliste en ce sens qu'il critique les
morales courantes et les tables de valeurs
1. Stirner, Der Einzige, p. 428.
— 65 —
en
usage: quand il croit avoir trouvé une fin nouvelle, il s'empresse de la
proposer à l'humanité par la voix du prophète qui opposa jadis le bien au
mal, et avec la parole de Zarathustra commence la tragédie de la troisième
période.
d) Le Droit
Stirner
ne respecte pas plus le droit que la morale. Il ne voit en effet dans le
droit que l'expression de l'autorité que les autres s'arrogent sur Moi. Le
droit est extérieur et supérieur à Moi, c'est un droit étranger, le droit
du roi, du sultan, du pape, du peuple ou de la société, ce n'est pas mon
droit. Pourquoi donc serais-je tenu de respecter ce droit sacré qui n'est
pas le mien? Les révolutionnaires eux-mêmes sont victimes d'une idée fixe,
car ils parlent des droits sacrés de la société ou de l'humanité: ainsi le
droit que me donnera la société rêvée par Weitling ne sera pas plus mon droit
que le droit que me laisse le despote d'aujourd'hui. Mon droit, c'est le
droit que je me donne moi-même, c'est le droit que je prends, c'est une expression
impropre pour désigner ma puissance. On ne prouve son droit que par la force.
L'idée
ancienne du droit est une idée religieuse, c'est-à-dire, selon Stirner, fausse1.
L'égalité des droits telle que la Révolution française l'a proclamée, n'est
1. Stirner, Der Einzige, p.
220.
— 66 —
qu'une
forme de l'égalité chrétienne, de l'égalité des frères, des enfants de Dieu:
c'est un synonyme de fraternité. Quand la Révolution francaise déclara que
les droits naturels de l'homme étaient sacrés et imprescriptibles, c'est-à-dire
éternels, elle s'aventura dans le domaine religieux, dans la région du sacré,
de l'idéal. Aux droits éternels, on opposa les droits historiques. Ceux-ci,
en effet, sont aussi bien que les autres des droits naturels, car on les
acquiert en naissant. Quelle différence y a-t-il entre le prince héritier
qui dit: je suis roi par droit de naissance, et le citoyen qui dit: Je suis
homme par droit de naissance ? La force seule décide, à vrai dire, dans ces
conflits de droits: si les citoyens laissent monter le prince héritier sur
le trône, ils ont le droit qu'ils méritent, celui d'être des sujets. Il en
est du droit de propriété comme des droits politiques: les communistes affirment
que la terre appartient à ceux qui la cultivent, les produits à ceux qui
les créent; non, les biens appartiennent à ceux qui les prennent et savent
les garder. Pour moi, le tigre qui m'attaque a le droit de m'attaquer; si
je le tue, j'en ai le droit aussi. Mais vous, vous reculez devant vos adversaires
parce que vous croyez voir le spectre du droit combattre avec eux, comme
les déesses combattaient avec les héros d'Homère; et au lieu de lancer le
javelot, vous tâchez de séduire le spectre et de l'attirer de votre côté1.
1. Stirner, Der Einzige, Meine
Macht.
— 67 —
Je
ne reconnais pas de droit absolu, de droit en soi, de droit éternel; je n'admets
pas que l'état ou la nature ou l'humanité me donnent des droits; je suis
la seule source de mon droit Le droit qui est ma créature, a voulu me dominer;
je le reprends en moi1, ou, pour parler plus franchement, je nie
tout droit; j'affirme ma puissance. Le droit n'est qu'une illusion, un titre
imaginaire que je dois à la grâce d'un spectre (ein Sparren erteilt von
einem Spuk): ma puissance est réelle: car c'est moi-même.
Stirner,
pour ruiner la conception religieuse ou mystique d'un droit sacré ou éternel,
va jusqu'à nier l'idée même du droit, et ne laisse debout que la puissance
du Moi qui lui paraît seule réelle.
Nietzsche
n'admet pas plus que Stirner l'existence d'un droit intangible, devant qui
la force victorieuse serait obligée de s'incliner. Il ne connaît pas de droits
naturels: le droit n'est que la reconnaissance des forces réelles; il varie
quand les forces augmentent ou diminuent et se déplace avec elles; il n'est
donc pas antérieur ou supérieur à la puissance, mais au contraire s'y ajoute
comme une consécration et une garantie. Mais tandis que Stirner conclut de
cette conception que le droit n'est qu'une aliénation du Moi, c'est-à-dire
une concession analogue au sacrifice religieux, et veut que le Moi reprenne
en lui sa créature devenue dangereuse depuis qu'on lui a
l. Stirner, Der Einzige, p.
240.
— 68 —
accordé
une existence objective, Nietzsche étudie les origines historiques du droit
et arrive à cette conclusion que le droit n'est pas l'ombre que le Moi redoute
comme un spectre, mais le fruit d'un contrat. La justice doit son origine
à un équilibre de forces: c'est ce que Thucydide a bien compris dans le terrible
dialogue des envoyés d'Athènes et de Mélos. Quand les forces sont sensiblement
égales, et qu'il est impossible de prévoir avec certitude l'issue d'une lutte
ruineuse pour les deux adversaires, l'idée d'un accord vient à l'esprit:
l'échange est le premier caractère de la justice: on le retrouve dans la
vengeance, la revanche ou la reconnaissance1. La justice est,
au début, l'expression d'une égalité entre deux égoïsmes: mais on a oublié
peu à peu cette humble origine, on a habitué les enfants à admirer la justice
comme le titre de noblesse de l'espèce humaine: et on a fini par voir dans
les actes justes une manifestation de désintéressement absolu. A vrai dire,
les droits doivent leur naissance à un contrat que nous respectons par tradition:
la paresse et l'oubli contribuent à les fortifier2. Pourtant s'il
se produit des modifications importantes dans la situation des puissances
liées par contrat, il est impossible que le droit demeure intact: c'est ce
que montre clairement l'histoire du droit des gens. L'homme juste a donc
constamment besoin d'une balance pour
1. Nietzsche, Werke, II,
93.
2. Nietzsche, Werke, III,
224.
— 69 —
peser
les forces: être juste est difficile et exige beaucoup d'expérience, de bonne
volonté et surtout d'intelligence1.
Nietzsche
conçoit le droit comme une tradition légale, que les esprits libres ne sont
pas plus obligés de respecter qu'ils ne respectent la tradition morale: mais
le souci constant qu'il a dans sa deuxième période de ménager la transition
entre le passé et l'avenir, dicte au philosophe des sentences d'une indulgence
prudente: il juge qu'une certaine stabilité est nécessaire, tandis que Stirner
voit dans toute stabilité la mort de l'esprit et l'esclavage du Moi; aussi,
Nietzsche souhaite-t-il que la diplomatie ait assez de tact et de finesse
pour adapter à chaque moment le droit à la situation nouvelle qui résulte
des modifications qu'ont subies les forces en présence. Nietzsche se place
au même point de vue pour juger les questions de politique intérieure: tandis
que Stirner conseille aux prolétaires de faire valoir leur force sans se
préoccuper d'un droit quelconque, de ne pas plus reculer devant la contrebande
ou le vol organisé que devant la grève générale, Nietzsche voit dans le socialisme
une force naturelle qu'il s'agit d'endiguer et d'exploiter au profit du progrès
humain. Il estime, comme Stirner, que la question sociale est aujourd'hui
une question de puissance, et non une question de droit2; mais
tandis que Stirner ne souhaite pas
1. Nietzsche, Werke, III,
109.
2. Nietzsche, Werke, II,
330.
— 70 —
que
les deux partis en présence concluent un traité qui serait à ses yeux une
chaîne, Nietzsche prévoit que la crainte de la guerre imminente amènera un
arrangement, et il y aura dès lors des droits et des devoirs réciproques.
Les idées de Nietzsche, sur ce point, ressemblent moins aux idées de Stirner
qu'aux idées de Ferdinand Lassalle, par exemple, sur les constitutions. Du
moment que Nietzsche invoque l'intérêt général ou supérieur (der höchste
Nutzen), il se sépare nettement de Stirner, qui ne voit dans le général
qu'une abstraction, et dans le supérieur qu'une ombre tyrannique. Ce que
Nietzsche dit de l'humanité: « Il faut que l'humanité voit dans toute force,
même la plus dangereuse, un outil qu'elle fait servir à ses fins », Stirner
le dit du Moi; il remplace le sujet « Humanité » par le sujet « Moi », qui
lui paraît seul réel. Tandis que Stirner considère que la révolte ouverte
et latente est la seule attitude qui convienne à l'individu conscient de
sa force, Nietzsche parle en homme de gouvernement: il se demande quelle
est la force exacte du socialisme, comment on peut faire jouer ce ressort
et agir ce levier; il va, malgré la répugnance instinctive qu'il éprouve
en présence des masses démocratiques, jusqu'à envisager le cas où il y aurait
lieu de fortifier autant que possible le socialisme. Stirner est avec les
opprimés qui se soulèvent et se redressent; son mot favori exprime un mouvement
de bas en haut (Empörung). Nietzsche, qui a l'esprit militaire, admire
toute orga-
— 71 —
nisation
qui mène à la victoire; il juge les moyens d'après la fin1,
e) L'Anarchisme
Stirner
est l'ennemi de l'Etat, parce que l'État est d'une part une autorité, d'autre
part une organisation stable (il insiste souvent sur l'étymologie Status);
l'autorité de l'État humilie le moi; la stabilité de L'État empêche le moi
d'évoluer librement.
L'État
est d'abord une autorité: il organise la soumission des citoyens. La forme
de gouvernement ne modifie en rien le caractère de L'État: Supposons que
le roi, qui confère une part de son autorité à tous ses mandataires, des
ministres jusqu'au bourreau inclusivement, vienne à disparaître: la majorité
des citoyens maintiendrait néanmoins dans la dépendance tous les adversaires
de l'ordre établi. L'expérience a d'ailleurs été faite par la France, après
la Révolution de 1789; on a supprimé les différences entre les ordres, proclamé
la liberté et l'égalité de tous les citoyens: a-t-on par là donné à chacun
l'indépendance? Non, on a simplement substitué à l'autorité du prince, l'autorité
de la nation. La nation a maintenant les droits régaliens, elle prélève les
dîmes, impose les corvées, juge et condamne, accorde
1. Ce
n'est pas un hasard si Nietzsche, môme pendant sa seconde période, où il
se rapproche le plus des idées modernes prend la defense des jésuites il
se demande si leurs adversaries sauraient faire pleuve du même dévouement,
de la même discipline.
— 72 —
ou
refuse le permis de chasse, nomme les colonels des régiments, etc.
La
nuit du 4 Août a supprimé la monarchie d'ancien régime pour lui substituer
une monarchie moins limitée, la monarchie absolue de la nation1.
La Révolution française n'a pas plus donné à chaque citoyen l'indépendance
que la Réforme de Luther n'a affranchi les croyants de la religion: le citoyen
est un protestant politique qui a le droit de communiquer, sans hiérarchie
intermédiaire, avec son Dieu, l'État, et de le servir directement. Dorénavant,
plus de noblesse, plus de corporation: un seul souverain, l'État tout-puissant,
règne sur ses dévots serviteurs.
Le
despotisme de l'État n'a pas seulement le tort de réduire chaque citoyen
en esclavage; il a encore l'inconvénient de faire peser sur nous tout le
poids du passé. Le décret qui a été promulgué tel ou tel jour par le caprice
du souverain nous lie à jamais. Ici encore, la forme du gouvernement est
indifférente: la loi votée par la majorité n'en est pas moins une règle inébranlable.
Même en supposant qu'un texte réunisse à telle ou telle date l'unanimité
des législateurs et le consentement unanime des citoyens, je n'en serais
pas moins esclave; j'aurais simplement contribué à forger mes chaînes. Ma
créature M'aurait emmené en captivité, ma volition aurait dominé ma volonté.
Mon progrès serait entravé par la perma-
1. Stirner, Der Einzige, p.
121,
— 73 —
nence
de mon acte, comme le cours du fleuve s'arrête, quand l'eau s'est figée en
glace immobile et froide.
Nietzsche
estime, comme Stirner, que les fondements de l'État sont encore aujourd'hui
la croyance à l'autorité absolue et a la vérité définitive1;
la ruine de ces croyances fondamentales entraînera la chute de l'État qu'elles
soutiennent, car môme dans les états militaires, la contrainte ne saurait
suffire à produire les effets que produisait le respect religieux. La conception
démocratique de l'État ne peut qu'en accélérer la ruine. Quand Bismarck considère
la forme constitutionnelle comme un compromis entre deux pouvoirs, le pouvoir
du prince et le pouvoir du peuple, il émet une théorie qui n'est peut-être
pas très logique, mais qui répond du moins à des réalités historiques, et
qui peut contribuer, précisément parce qu'elle n'est qu'à demi rationnelle,
à prolonger la vie de l'État. Quand les démocrates, au contraire, nient qu'il
y ait dans l'État deux sources du pouvoir, une en haut et l'autre en bas,
quand ils ne voient dans le gouvernement que l'organe du peuple, ils mettent
en question l'existence même de l'État: car ils modifient la nature des rapports
qui s'étaient établis jusqu'ici entre le prince et ses sujets, comme entre
l'instituteur et l'élève, le père et les enfants, le maître de maison et
les domestiques, l'officier et le soldat,
1. Nietzsche, Werke, II,
328.
— 74 —
le
patron et l'apprenti. De môme, quand Napoléon fit le Concordat, il consolidait
les pouvoirs légitimes, car il n'y a pas eu jusqu'ici de légitimité qui se
soit passée du secours de la religion et de l'appui des prêtres. Quand au
contraire les démocrates engagent l'État dans la lutte contre l'Église, il
semble sans doute, au début, que l'État puise dans cette lutte de nouvelles
forces: l'ardeur du combat développe, en effet, l'enthousiasme fanatique,
et cet enthousiasme s'accroît de toute la force des anciens sentiments religieux
qui n'ont plus d'objet; mais quand la lutte sera terminée, on ne tardera
pas à s'apercevoir qu'en attaquant l'adoration religieuse, les mystères,
toutes les institutions vénérables, on a, du même coup, ruiné le respect
craintif et le sentiment de piété qu'inspirait autrefois l'État. Nietzsche
est donc d'accord avec Stirner sur deux points essentiels: il admet avec
l'auteur de l'Unique, d'abord que l'État est une institution religieuse,
fondée sur le respect de l'autorité et la croyance à la stabilité; puis que
la démocratie, en exaltant l'État, ne fera que nous amener plus vite à le
mépriser; Nietzsche dit en propres termes que la démocratie n'est que la
forme historique de la décadence de l'État1.
Mais,
bien que les deux philosophes soient d'accord sur ces deux points, leur attitude
est bien différente, quand il s'agit, non plus d'interpréter les faits,
1. Nietzsche, Werke, II,
349.
— 75 —
mais
d'agir. Ils constatent tous deux la même évolution historique; mais tandis
que Stirner en est heureux, Nietzsche regretterait presque l'ancien régime.
Il se résigne sans doute à la situation nouvelle créée par la Révolution
française, mais comme on se résigne à une nouvelle géographie au lendemain
d'un tremblement de terre; au demeurant, il pense, comme Voltaire, que tout
est perdu quand la populace se mêle de raisonner. Tandis que Stirner refuse
d'obéir soit à un décret, soit à une loi, soit à une personne, soit à une
autorité impersonnelle, Nietzsche regrette de voir se perdre la noble habitude
de commander et d'obéir. Tandis que Stirner exige que le Moi cesse de se
soumettre et fasse, même en signant un contrat, toutes réserves en faveur
de l'égoïsme imprescriptible, Nietzsche se demande avec tristesse ce qui
adviendra quand toute subordination ne sera plus qu'un souvenir: On ne pourra
plus obtenir les mêmes effets qu'autrefois, et le monde sera plus pauvre.
Nietzsche sait que le dénoûment est inévitable; mais il ne souhaite pas,
comme Stirner, la catastrophe: il faut, selon le philosophe de Choses
humaines, par trop humaines, être bien sûr de soi pour la souhaiter:
il faut avoir trop bonne opinion de soi-même et ne pas bien comprendre l'histoire,
pour mettre la main à la charrue, quand on ne sait encore ce qu'on pourra
semer dans les sillons1. Ici
1. Nietzsche, Werke, II,
350.
— 76 —
encore,
Nietzsche demande beaucoup de prudence, tandis que Stirner exige de la décision.
Selon Stirner, l'affranchissement de l'esprit n'a de valeur que s'il assure
immédiatement l'indépendance réelle au Moi; selon Nietzsche, la liberté de
l'esprit a pour conséquence la modération dans l'action, car le travail de
l'intelligence diminue les désirs, absorbe l'énergie vitale et montre l'inutilité
ou le danger des modifications subites. Une révolution dans le domaine des
opinions n'a pas de répercussion immédiate dans le domaine des institutions:
les opinions nouvelles continuent longtemps à demeurer dans les maisons anciennes;
elles ne s'y sentent plus à leur aise, mais n'ont pas d'autre abri2.
Tandis que Stirner nous rappelle par plus d'un trait Jean-Jacques Rousseau,
Nietzsche ne peut assez s'emporter contre le rêve dangereux, la superstition,
les folies passionnées et les demi-mensonges du Contrat social, qu'il
rend responsable de l'esprit optimiste de la Révolution française; c'est
contre cet esprit qu'il crie: « Ecrasez l'infâme ». Il se réclame de Voltaire
dont il admire la nature éprise d'ordre, de mesure, de raison; il craint
qu'une révolution ne réveille les énergies sauvages et terribles qui dorment
depuis longtemps, et il préfère aux sauts brusques une évolution progressive.
1. Nietzsche, Werke, II,
342.
CHAPITRE IV
COMPARAISON
ENTRE LES IDÉES DE STIRNER ET LES IDÉES DE NIETZSCHE DANS SA TROISIÈME
PÉRIODE
Le
dernier système de Nietzsche est une synthèse des idées parfois opposées
qu'il a exprimées dans ses deux premières périodes; il faut cependant remarquer
que ce système rappelle plus, par ses conclusions, les théories du jeune
philologue épris de la Grèce que les sentences dédiées aux esprits libres
par le moraliste des Choses humaines, par trop humaines; la partie
critique de ce système n'est en effet que l'introduction à la partie positive.
Nietzsche revient en somme par un détour aux préférences instinctives qu'il
avait manifestées dès le début; au lieu d'en chercher la justification
dans la philologie ou dans la métaphysique de Schopenhauer, il croit la trouver
dans l'histoire naturelle des morales humaines ou même dans la physiologie
proprement dite; mais les tendances primitives apparaissent de nouveau très
nettement; nous ne serons donc pas étonnés de retrouver à propos de
cette troisième période, le désaccord fondamental que nous avons déjà constaté
entre Stirner et Nietzsche, en étudiant la première période.
—
78 — a) L'individu et l'aristocratie.
Nietzsche
insiste de nouveau dans cette troisième période sur la singularité du Moi;
il déclare que chaque individu doit suivre son chemin propre; il n'y a pas
de chemin en soi (den Weg giebt es nicht). Chaque individu est nécessaire:
il n'existe qu'une fois, et il est impossible de le suppléer. Chaque voix
a son timbre; chaque nature a sa qualité propre. Stirner concluait de ce
caractère singulier, inimitable et indéfinissable de l'individu qu il fallait
affranchir tous les individus; Nietzsche en conclut que l'aristocratie ne
doit pas se conformer à la loi du vulgaire. Il s'emporte contre John Stuart
Mill qui admet comme tout le inonde que ce qui est bon pour l'un est bon
pour l'autre et qu'il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas
qu'on vous fît. Celle théorie suppose, selon Nietzsche1, qu'il
y a une certaine équivalence entre les actions des hommes; elle annule le
caractère personnel des actes, la valeur qui ne peut être appréciée en monnaie
courante, la grâce ou la disgrâce qui ne peut être payée de retour. C'est
donc une théorie bonne pour le vulgaire; toute aristocratie est fondée sur
la théorie opposée; le noble dit: ce que je fais ne peut pas et ne doit pas
être fait par les autres. Nietzsche admet comme toute aristocratie l'équivalence
dans une sphère restreinte:
1. Nietzsche, Nachgelassene Werke,
XV, 458.
— 79 —
inter
pares; le caractère unique des individus n'est pour lui qu'un argument
contre l'égalité. Stirner, au contraire, ne reconnaissait pas de pairs; la
disparité était pour lui un argument contre l'autorité.
De
même Nietzsche continue dans sa troisième période à réhabiliter l'égoïsme
trop rabaissé par le christianisme et la morale de la pitié; mais il ne s'agit
pas de l'égoïsme imprescriptible, antérieur et supérieur à toute autre considération,
dont parle Stirner; les meilleurs seul sont le droit d'être égoïstes. Nietzsche
déclare expressément que la valeur de l'égoïsme varie avec la valeur physiologique
de l'individu égoïste; il est excellent ou méprisable, selon qu'il favorise
l'ascension ou la décadence de la vie1. Zarathustra déjà avait
pesé dans sa balance l'égoïsme en môme temps que la volupté et le désir de
domination; il en avait mesuré les bons et les mauvais effets; il avait maudit
le lâche égoïsme dos faibles et béni l'égoïsme sain des forts.
La
liberté aussi, qui, selon Stirner, était la propriété intangible du Moi,
doit être selon Nietzsche un privilège. Avant de conférer ce privilège, Zarathustra
demande à ses disciples de prouver qu'ils ont des titres à la liberté, qu'ils
ont le droit et la force de la conquérir2. Il serait bien inutile
de donner la liberté à ceux dont l'existence même serait superflue s'ils
ne servaient d'instruments dans les mains d'autrui.
1. Nietzsche, Werke, VIII,
140.
2. Nietzsche, Werke, VI,
p. 91.
— 80 —
Tandis
que Stirner veut, en isolant l'individu, supprimer la domination des castes,
Nietzsche affirme de nouveau la nécessité d'une classe de maîtres et d'une
classe d'esclaves. Chacune de ces classes a sa morale propre qui ne convient
pas à l'autre. Nietzsche veut élargir le fossé qui sépare ces deux classes;
bien loin de justifier, comme les démocrates, le gouvernement par l'intérêt
et la souveraineté du peuple, il affirme que la classe inférieure ne doit
être qu'un piédestal pour la classe supérieure. L'aristocratie est la raison
d'être de la masse, comme la statue est la raison d'être du socle qui la
supporte. La seule organisation qu'admet Stirner, le Verein, ne ressemble
en rien à cette société aristoratique rêvée par Nietzsche: il détruit toute
hiérarchie et toute autorité; il n'est qu'un moyen au service du Moi égoïste.
Le Verein se distingue précisément des sociétés anciennes (Gesellschaft)
en ce qu'il est un libre contrat entre des individualités qui ne sacrifient
aucune parcelle de leur propriété ni de leur puissance; les égoïstes fondateurs
du Verein ne se laissent enchaîner ni par les liens du sang, ni par
aucun sentiment de piété ou de fidélité.
b) L'anarchie et la discipline
Selon
Stirner, le Moi est un souverain absolu qui ne connaît pas plus l'obéissance
que Dieu lui-même; Selon Nietzsche, la nature ordonne aux individus,
— 81 —
aux
castes, aux rares, aux peuples, à l'humanité même d'obéir, d'obéir à une
règle quelle qu'elle soit, de se soumettre à une discipline sévère, de marcher
toujours dans la même direction; et cet ordre aussi est un impératif catégorique,
puisqu'il a pour sanction la vie ou la mort1. Nietzsche s'emporte
donc contre la bêtise des utilitaires qui ne voient dans le respect des règles
littéraires ou morales qu'un préjugé, et contre l'entêtement des anarchistes
qui n'admettent pas la soumission à une loi sous prétexte qu'elle est arbitraire.
Aussi, tandis que Stirner demande que l'éducation respecte la libre volonté des élèves, Nietzsche fonde tout son système sur une discipline sévère; sans doute il ne veut pas apprivoiser, dompter (zähmen) les hommes comme l'a fait le christianisme, mais il entend élever (züchten) par une méthode rigoureuse. Le mot Zucht est de nouveau son expression favorite; le jeune philologue l'employait au début pour désigner la discipline sévère que le maître doit imposer aux élèves pour les habituer à respecter la langue, à l'exemple des classiques; le disciple de Schopenhauer s'en servait pou